Acte 3 : Les Milles, près d’Aix.

« Excusez-moi Monsieur, pour aller aux Milles, c’est par là ? »… Le chauffeur de bus nous regarde d’un air incrédule et répond : « vous voulez dire le Centre commercial ? C’est dans deux stations ». Non, nous ne voulons pas dire le centre commercial, même si sa climatisation nous ferait certainement du bien en ce début de mois de juin. Non. Nous voulons dire le camp des Milles, de sinistre mémoire. Tellement sinistre d’ailleurs, qu’effectivement, on comprend que certains préfèrent oublier.

C’est le troisième jour de notre séjour dans le Sud de la France, et après Sanary-sur-Mer et Marseille, aujourd’hui, nous allons donc aux Milles, dans la banlieue proche d’Aix-en-Provence. Raison ?

C’est là, dans une tuilerie désaffectée que la IIIème République d’abord, puis le régime de Vichy ensuite, eut l’idée d’ouvrir un camp. A l’origine camp d’internement pour les « sujets ennemis » lors de la déclaration de la guerre de la France à l’Allemagne en 1939, puis pour les « indésirables » et « ressortissants allemands » livrables « à la demande » à l’occupant, il deviendra plus tard un camp de transit vers d’autres camps de transit (Drancy / Rivesaltes) puis vers les camps de la mort en Pologne.

Au total, on estime ainsi que plus de 10.000 personnes furent internées entre 1939 et 1942 aux Milles, dont 2.000 de confession juive qui ne revirent, eux, jamais aucun ciel bleu, encore moins celui de la Provence.

On arrive. La chaleur est écrasante et, tout à coup, au détour d’un virage, la tuilerie est là, devant nos yeux.

Tout autour d’elle, le terrain est déblayé, et elle « trône », seule, monumentale dans un espace absolument vide et hyper protégé.

On a du mal à le croire, mais oui. Il y a quelques années encore, Les Milles ont fait l’objet d’actes antisémites. Par les temps qui courent, cela vaut toujours mieux donc. On passe la sécurité. Nous avons le sentiment d’être absolument seuls. Nous le sommes presque si ce n’est que devant la porte d’entrée, un des commissaires du site nous attend pour nous y guider.

Et pour nos étudiants, cela sera, de leurs dires même, l’expérience la plus poignante du séjour.

Car c’est bien aux Milles, oui, que d’abord furent incarcérés, à deux reprises pour certains, nos exilés des articles précédents.

Alors qu’ils s’étaient réfugiés dans la patrie des Droits de l’homme croyant y être en sécurité et étaient pour la plupart des artistes dont on ne pouvait remettre en cause l’engagement contre le nazisme, voilà qu’en 1939 on les supposait éventuellement appartenir à une improbable « cinquième colonne ». Ou que, sans plus aucun égard à l’honneur, la morale et l’humanité, on avait accepté en juin 1940 de les livrer à leurs persécuteurs en les envoyant entre temps dans un de ces mêmes camps des débuts de l’Allemagne nazie qu’ils avaient pourtant fuie.

Avec notre commissaire, on parcourt les lieux et découvre les étages servant à l’origine de  séchoir, où les hommes d’abord, puis plus tard les femmes, dormaient à même le sol. Sans couverture, paillasse, sans rien, ni même de lieux d’aisance (3 au total).

La brique est partout. Dans les murs, sur le sol, dans l’air chaud à travers lequel on la voit vibrionner. La température avoisine les 40°.

Et l’on imagine le dénuement des internés, 1.500 au début, plus de 3.500 lors de la deuxième vague d’arrestation en 1940, qui gisent là, entassés, écrasés par la chaleur, dans l’odeur des excréments, les urines dégoulinant d’un étage à l’autre.

Plus tard, à l’annonce de leur « transfert » dans un autre camp, des femmes se jetteront de la fenêtre pour se suicider ou retarder une descente probable à plus d’enfer encore.

Il n’y a rien à faire. Les Milles ne sont pas un camp de travail. Comme tout le monde devient fou, au début les gardiens donneront bien quelques tâches, comme balayer la cour ou déplacer des tuiles. Absurde.

Alors on s’invente des activités.

Individuelles comme se redire des poèmes, apprendre une langue étrangère ainsi que le fit Lion Feuchtwanger qui plus tard écrivit ses mémoires dans un recueil initulé « Le diable en France » etc… mais aussi et surtout collectives.

Car c’est bien la singularité des Milles, parmi les 250 camps qui seront disséminés sur tout le territoire français, que d’avoir « accueilli » à ses débuts essentiellement des artistes, qui donc, unirent leur force et leurs dons, pour résister.

Dans le « four » des Milles, là où on cuisait les briques et les tuiles en sous-sol, et où, paradoxalement il fait « frais » quand tout est éteint, ils installent alors leurs ateliers, ouvrent un cabaret et donnent des représentations théâtrales ou des concerts.

Sur des photos d’époque, on voit le chef d’orchestre Adolf Siebert, diriger une petite formation. Dans son public et au premier rang. Des gardiens. Algériens. Ils ont l’air de se demander ce qu’ils font là.

La situation est parfaitement surréaliste.

Oh combien. Max Ernst et Hans Bellmer peignent. Avec d’autres et sur commande du Camp, ils peindront même la cantine des employés. Sûr que ces derniers n’ont pas compris toute l’ironie qu’ils y ont mis. Au-dessus du slogan « Aidez-moi, faites la chaîne en me tendant la main », un portrait de Pétain les regardait.

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Plus tard, leurs successeurs n’auront plus les mêmes ressources. Certainement pas les enfants, qui, plus d’une centaine, transiteront par là aussi pour d’autres destinations.

Le plus jeune avait un an. Misère.

Et notre visite s’achève par une discussion avec notre hôte où l’on aborde la mission pédagogique du site. Celui-là fut un merveilleux pédagogue. Insistant bien à chaque fois, sur les différentes étapes qui mènent à l’asservissement / domination d’un groupe social ou d’un individu, sur un autre groupe social ou individu.

Avec à chaque fois, la possibilité de dire NON au terrible engrenage.

Et ce n’est pas la moindre des autres originalités des Milles que de se vouloir aujourd’hui un site au service de l’enseignement, au sens noble du terme, et de la vigilance. Un partenariat a ainsi été mis en place avec la SNCF (celle qui assurait les « convois » autrefois) qui exonère les écoliers de leurs frais de transport.

Car si l’histoire ne se répète jamais, elle balbutie souvent. L’actualité est chaque jour trop riche pour le rappeler.

 

*Photos publiées avec l’aimable autorisation de la Fondation du camp des Milles.

** Remerciements à l’Université Goethe de Francfort qui a permis ce voyage d’études.

 

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Marseille, porte vers la liberté!

Comment avions-nous pu le rater celui-là, la dernière fois qu’on était venu ? Insensé.

On sort de la gare, veut passer à droite comme « toujours » et une étudiante nous rattrape par la manche. « Mais non, c’est par là !». Et « par-là », se dévoile à nous, tout à coup, non seulement la ville en contrebas, et tout au bout la mer, mais d’abord et surtout l’extraordinaire escalier de la gare Saint Charles ! « A nous deux Marseille ! » a-t-on envie de dire du haut de sa terrasse et de ses différents espaliers ponctués par des lustres art déco élégants. Sa largeur et les sculptures qui l’habillent, toutes dédiées à la ville, la mère-terre et mer, le commerce et les colonies bien sûr, invitent à embrasser l’espace et emplir sa poitrine de sa magnificence pour partir à l’assaut de cette ville tout à tour mythique ou décriée.

20190531_102940Et on est servi.

La semaine précédente, nous avions vérifié que les immeubles dans le centre tenaient encore et que l’atmosphère n’y était pas aux règlements de compte entre bandes rivales ou mafiosi de tous genres. Non. Cela paraissait calme. Aucune mention de Kalachnikovs… Tant mieux, car, nous, nous étions là avec nos étudiants pour partir sur les traces, toujours, de nos exilés allemands déjà mentionnés, qui tous, un jour ou l’autre, passèrent par Marseille pour fuir vers les Amériques ou ailleurs.

Rappel : Juin 40. La France est « vaincue », l’armistice signé dans lequel elle s’engage, à l’article 19, à « livrer à la demande » à l’occupant tous les opposants au régime nazi se trouvant sur son sol ou dans les colonies. On en frissonne.

Pour nos exilés de Sanary et bien d’autres encore, l’arrêt de mort. La traque est lancée, menée par une administration française fort efficace en la matière. Panique, angoisse, stratagèmes chaque jour recommencés pour obtenir visa de sortie, de transit, d’accueil, faux papiers, caches, peur au ventre, effroi, suicide, arrêt cardiaque, intervention d’un plus tard dit « juste parmi les nations », petit espoir, réussite.

Nulle mieux qu’Anna Seghers n’a pu, dans ce cadre, écrire et décrire danseghers-anna-transit-kmss son livre « Transit », rédigé sur le vif et publié en 1944, la palette des épreuves et émotions éprouvés par ces « réfugiés » d’alors (et ceux d’aujourd’hui ?).

Mais nous ne sommes pas encore auprès d’Anna. D’abord, il nous faut descendre le boulevard d’Athènes et nous nous arrêtons quelques instants devant ce qui fut autrefois l’Hôtel Splendid et d’où Varian Fry, jeune journaliste américain de 33 ans, mena, au-delà des espérance même, la mission qui lui avait été confiée par des antinazis d’outre-Atlantique à travers son « Comité Américain de Secours ». Arrivé en août 1940 avec 3000 dollars en poche pour sauver 220 personnalités antifascistes ou juives d’origine, il repartira de Marseille un an plus tard chassé par le régime de Vichy en ayant sauvé plus de 2.200 personnes.

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De là, on arrive sur la Canebière ! Elle n’a certainement plus sa splendeur d’antan, des fast food en tous genre, pour la plupart nord-africains, ayant remplacés les enseignes chics des années trente. Mais, nous, on aime ! Ça bouge, ça grouille, ça vit !  A gauche en regardant vers le Vieux Port, on passe les rues qui mènent au cours Julien, puis le quartier de Noailles, avec son incroyable marché et ses petites échoppes de tissus africains ou poteries marocaines. Sur la Canebière même, « Saladin», une sorte de caverne d’Ali baba, vous enivre de senteurs de toutes les épices orientales et « du monde » que l’on peut s’imaginer. On voudrait tout acheter !

A droite, le cours Belsunce… un peu plus loin, dans les arcanes des petites rues de ce centre marseillais, se trouve l’hôtel où vécut pendant un an, Anna Seghers donc, avec ses deux fils, alors que son mari était interné au camp des Milles près d’Aix en Provence.

Mais nous préférons la retrouver devant son café fétiche, le Mont Ventoux, ou non, en réalité vraie, le Mont Vertoux, celui qui revient, à l’instar d’autres où se retrouvaient les exilés, comme un leitmotiv dans son livre Transit. Au déboulé de la Canebière, sur le Vieux Port, il devrait être là.

20190531_112601Il n’existe plus cependant mais a cédé sa place à un Burger. Va pour le Burger ! Peu importe cependant, car il suffit de s’aventurer du côté du fort Saint-Jean et du nouveau MUCEM*, au bout de la rade envahie de bateaux de plaisance, pour en égrener d’autres, anciens ou plus récents, qui ont ou auraient pu abriter J. Roth, H. Mann, E. Toller etc… dans leur course effrénée vers la liberté.

Anna Seghers, quant à elle, y parvint avec sa famille et avec l’aide de Varian Fry. Fin 1941, le Capitaine Paul Lemerle, un paquebot bringuebalant, l’emportait accompagnée de Claude Lévi-Strauss, André Breton, Tristan Tzar, A. Kantorowicz et bien d’autres encore, outre-Atlantique. Quel équipage !

D’autres ne survécurent pas cependant.

Du Fort Saint-Jean, nous « attaquons » le Panier, derrière ou devant la Charité (ancien hospice digne d’un tableau de De Chirico) et déambulons dans les petites ruelles toutes plus coquettes les unes les autres de ce qui fut et reste le plus ancien quartier de Marseille.

Il fait beau, tout est idyllique et comme suspendu dans le temps. On continue et atteint des ilots d’immeubles post-guerre moins affriolants.  De grandes barres, style Le Havre, nous rappellent alors qu’une grande partie du Panier fut tout simplement dynamitée en 1943 quand les nazis, ayant envahi tout le territoire français, se vengèrent de Marseille en le faisant disparaître. Par la même occasion, plusieurs milliers de personnes furent raflées avec la participation active de la police française et Mr Bousquet*, dont plus de 2.000 juifs qui, via les Milles et Drancy terminèrent leurs jours à Auschwitz.

Plus de 70 ans après les faits, le Parquet de Paris vient d’ailleurs d’ouvrir une enquête pour « crimes contre l’humanité ». On n’arrête pas le progrès !

Tout cela n’est pas très drôle, certes mais important. Au Musée historique de Marseille, une petite exposition sur Walter Benjamin nous attend. Lui, ne supporta pas la traque. Et se suicida à Port-Bou, après une exfiltration manquée via les Pyrénées.

Lourd, lourd.

Et c’est alors que les nuits marseillaises nous réconcilient avec le présent, le ici et maintenant.

Nous habitons le quartier de la Plaine, et soirée après soirée, à voir toutes ces terrasses de café surpeuplées de jeunes et moins jeunes, on comprend que c’est là que le cœur de la ville bat en ce moment. « Hyp » mais pas encore gentrificié, La Plaine, ou le Cours Julien donnent à voir tout ce qu’il y a de meilleur ici. « C’est ça ce qu’il y a de bien à Marseille, m’explique un serveur. C’est une ville qui ne s’est pas encore embourgeoisée et est très mélangée. Beaucoup d’étudiants, de jeunes, de toutes les origines sociales et culturelles (entendez ethniques). C’est une ville qui vit ». Oui, nous sommes bien d’accord, et pour nos étudiants, le clou du voyage, après toutes les émotions passées, sera bien alors, une soirée techno, à la Friche.

Ces anciens garages et parking qui surplombent la baie de Marseille, avec vue sur Notre Dame de la Garde, et où, à la tombée de la nuit, quand tout prend une couleur crépusculaire apaisée, on se prête à rêver…

 

* Musée des Civilisation d’Europe et de la Méditerranée.

**celui qui organisa la Rafle du Vel d’Hiv, ami longtemps protégé de feu F. Mitterrand

 

Sanary-sur-Mer, l’enfer bleu de l’exil

« Aujourd’hui, c’est une belle journée. Un jour férié comme il se doit » aurait pu dire, si elle vivait encore, la patronne de l’Hôtel de la plage que mit en scène Klaus Mann en 1934 dans une de ses nouvelles directement inspirée d’un fait divers s’étant produit sur les lieux mêmes.

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Nous sommes à Sanary-sur-Mer, une petite station balnéaire de la côte d’Azur située entre Marseille et Toulon. C’est l’Ascension, et, même si du loin de nos contrées germaniques habituelles nous l’avons presque oublié, ici, c’est la vie même bien sûr.

Naturellement, tous les magasins sont ouverts. Quelle que soit l’heure, les terrasses de café sur la promenade du port ne désemplissent pas et c’est même jour de marché ! Des étalages de fruits et légumes, du fromage, des fripes et des poissonneries ! On n’aime pas ça, mais qu’est-ce que cela fait du bien de voir toutes ces rascasses, rougets, congres et autres Saint-Pierre. Là, un thon gigantesque a été coupé en deux, sa tête plantée à la verticale comme un étendard sur le stand glacé du poissonnier. Ici une lotte, et sa gueule de monstre, baille pour vous faire peur.

Mais trêve de plaisanterie, ce ne sont pas les poissons qui nous ont attiré. Non, nous sommes là, avec quatorze étudiants, pour rendre hommage, ou partir sur les traces des quelques 70 (ou 85) hommes et femmes de lettres, intellectuels allemands, qui du début des années trente, parfois avant même que Hitler ne prenne le pouvoir, se réfugièrent ici jusqu’en 1940 du moins, voire plus tard, croyant être en sécurité dans la patrie des droits de l’homme.

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C’est un mystère de ce « village », aujourd’hui toujours moins chic que Cassis et légèrement plus haut de gamme que Fréjus, que d’avoir en effet concentré à lui seul toute l’intelligentsia allemande antifasciste, communiste ou juive, qui, de bouche à oreille, se retrouva là, pendant quelques mois ou quelques années, pour former, bien à contre cœur, ce que Ludwig Marcuse nomma plus tard « la capitale de la littérature allemande ».

Et nos jeunes découvrent.

Klaus Mann. Fils aîné de Thomas, l’auteur des Buddenbrooks, pour lequel il reçut le prix Nobel de littérature. Fils aîné, mal aimé (comme la plupart des enfants du « magicien » qui ne supportait pas la concurrence), jeune homme de 27 ans, ayant déjà courageusement assumé ses origines et son identité sexuelle, qui se lance avec une lucidité extrême (qui le tuera d’ailleurs), dans la bataille contre les barbares nazis. On lit, du haut de la Tour romaine qui surplombe avec bonheur l’hôtel de la Tour et le petit port, sa lettre à un maître littéraire adulé (Gottfried Benn) qui s’est fourvoyé en fréquentant la peste brune.

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Et on part se promener, le long de la côte, dans les hauteurs (plus on monte, plus les exilés sont de renom) ou dans la plaine. Stationne à chaque « reste » de ce qui fut ou est encore un palais, une villa, une maison ayant accueilli ces êtres en détresse.

20190530_121516.jpgFranz Werfel (1890 – 1945). Un écrivain que je n’ai pas lu mais dont je connais la femme ! Alma Mahler-Werfel ! Cette « muse » ou femme fatale qui fascina tous les grands artistes de son époque, fut leur femme et à qui on dédia (ou ses enfants) nombre d’œuvres exceptionnelles dont le Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg.

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Nos étudiants ont chaud (il fait chaud, c’est la Côte d’Azur), marchent et jouent le jeu.

Au-dessus des Werfel, au sommet de la colline avec vue sur la mer et la baie de Bandol c’est Thomas Mann qui habita quelques mois. Dans la villa Tranquille, dont il ne reste rien.

Au début, il ne trouvait pas les lieux « de son niveau ». Pestait, râlait. Goût de luxe ? Impossible aujourd’hui de juger quelle était l’époque. Il était Le grand écrivain allemand déjà, venait de faire une conférence sur Wagner à Munich et d’autres ailleurs, et à côté il y avait ce braillard d’Hitler, avec toute sa vulgarité verbale et gestuelle, qui venait, lui,  de prendre le pouvoir. Comment comprendre ! Comment imaginer une demi-seconde pour qui n’avait pas de sens politique ou croyait encore quasi naïvement (normal quoi) en une espèce de « conscience humaine » que cet état de fait, n’allait pas durer six semaines, mais au contraire, s’établir, perdurer, s’installer, dégénérer. Aller jusqu’au bout de la violence organisée et de la destruction. La haine, la mort.

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On redescend, et, dans le creux d’une anse, tout le monde va se baigner ! Oui, cela peut être le Paradis. Oui, c’est le paradis !

Du moins y avait-il, comme un beaume sur les plaies, du moins y a-t-il cela.

Ce petit coin de bonheur. Où le bleu de la mer se fond avec le bleu du ciel. Et de la chaleur solaire, omniprésente et bienfaisante. Mystère de la Méditerranée.

Dernière station : Franz Hessel. Le père de Stéphane, que tout le monde connait et aujourd’hui décédé.

Jusqu’en 1941, il habita là, avec sa femme, et parfois ses fils de passage. Franz Hessel, c’est un des hommes de « Jules et Jim », sa femme Jim naturellement, immortalisée par Jeanne Moreau.

Ce faisant, on apprend cependant que cela n’était pas sa première expérience de couple à trois. Peu importe d’ailleurs.

Il ne survécut pas à son arrestation par la police française dès l’armistice signé, et mourut d’une crise cardiaque à son retour du camp des Milles où on l’avait interné, comme « étranger ennemi », lui qui comme tous les autres – Brecht, Roth, Zweig & co – détestait Hitler.

20190530_121504.jpgEt c’est toute cette histoire des exilés allemands qui nous touche terriblement. Le fait de quitter leur mère patrie, leur langue. Leur persécution politique et idéologique. Le dénuement moral et financier dans lequel ils vécurent pour certains (tout le monde n’était pas prix Nobel). L’étau, qui, inéluctablement, se refermait.

Certains, beaucoup, survécurent. A quel prix. D’autres ne supportèrent pas.

Suite : Marseille

« Frauentreff » : des octogénaires à Kölle !

Hier, dans une chaîne de café-boulangerie-pâtisserie allemande bon marché. On fait une petite pause. A une table d’en face, plusieurs femmes d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain, s’installent assez bruyamment.

La plupart se sont mises sur leur trente et un. Cheveux quelque peu clairsemés et décolorés naturellement mais soigneusement brushingués en arrière. Pas une mèche ne dépasse. Maquillage parfait voire parfois presque outrancier. Les bijoux aussi sont de sortie, autour du cou, aux oreilles, à chaque doigt. Il s’agit de résister au temps, et elles le font assez bien dans l’ensemble je trouve.

A la table voisine, un Monsieur âgé aussi, seul, avachi lui.

Elles ? Elles papotent sec !

Bientôt, et bien qu’il ne soit que onze heures du matin, je me demande si elles vont sortir leur bouteille de crémant, comme j’ai si souvent pu l’observer quand des femmes outre-Rhin font des sorties ensemble, les fameux « Frauentreff » ou « Frauenabend » ayant lieu de facto à tout heure du jour et de la nuit, chez soi, en ville ou dans le train.

Non, elles semblent raisonnables.

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Ça discute. Des plantes vertes, des rideaux, de la cuisine, du ménage, des enfants et petits enfants, d’untelle et d’untelle comme seules savent le faire… les femmes, qui, emplies de toutes ces tâches domestiques et familiales depuis des dizaines d’années, ne s’écroulent pas ou s’écroulent moins quand elles partent ou sont à la retraite. Parfois, elles parlent en Kölsch, le dialecte local, et alors j’ai du mal à les comprendre.

Tout ce petit monde s’active.

Et soudain surgit la raison de leur rassemblement.

Heini ! La reine du jour!

Grande silhouette maigre pour le coup pas apprêtée du tout, elle avance péniblement sur ses jambes frêles et du haut de ses plus de 90 ans. Un homme, légèrement plus jeune et grand qu’elle, mais tout aussi décharné, la soutient par le bras. Son fils ?

Et là les exclamations fusent !

Joyeux anniversaire Heini !!!!

Tout le monde applaudit, sauf une des amies attablée un peu en recul, à côté de laquelle est garé le rollator.

On s’embrasse, on s’étreint, on prend place et on chante !

« Alles Jode, alles Jode, Alles Jode un vill Jlöck, Ohne Dich op uns’rer Welt, Hätt uns immer jet jefällt“

Ce qui signifie en allemand, puis en français, environ ceci : „Meilleurs vœux, meilleurs vœux, si tu n’existais pas, la vie serait moins belle !»

Les cafés et les parts opulentes de gâteaux arrivent.

Ça continue à papoter sec, surtout à la table du milieu, là où Heini a pris place. Parfois une des femmes s’adresse à celle du rollator pour ne pas l’oublier. Elle n’entend plus, c’est difficile.

La serveuse revient, avec, dans un emballage savant transparent, un gâteau en forme de lapin coiffé d’une bougie.

On s’exclame encore !

« Oh wie schön dat et Dich jitt, Oh wie schön dat et Dich jitt“

En partant, le regard de la serveuse croise le mien. Et on sourit.

 

Gender Gap : le pays qui aimait les femmes (Suite et fin, cela m’ennuie…)

Ames sensibles, s’abstenir ! Pour conclure cette série consacrée à la condition féminine en Allemagne et qui explique son mirifique classement en la matière, ne reste en effet plus qu’un Gender Gap à aborder, à savoir celui de la violence faite aux femmes. En novembre dernier, et à l’occasion de la journée internationale consacrée à ce même thème, la presse outre-Rhin en a beaucoup parlé. La faute à #metoo certainement.

Oui, bien sûr. Et tant mieux, car ce sujet, bien trop peu traité, est aussi empreint de beaucoup d’idées reçues que cette année le rapport pourtant annuel en la matière a fait voler en éclats.

Non pas qu’en valeur absolue, les violences faites aux femmes outre-Rhin soient plus importantes qu’ailleurs. Ainsi, en 2017 près de 140 000 cas de violences domestiques ont été recensés, contre 219 000 en France (à population moindre), 80% de celles-ci étant dirigées comme toujours vers les femmes, ce qui s’est conclu pour 147 d’entre elles, par … leur décès.

Dans ce cadre, il est cependant fort à parier que les chiffres soient bien plus élevés, car en Allemagne et contrairement à la France, il n’existe strictement aucun cadre légal protégeant les femmes de toutes les sortes de violences, hormis celles qui se terminent avec un gnon bien bleu dans la figure, et ce, depuis 2002 seulement.

Une de mes voisines en a fait les frais pendant longtemps avant qu’elle ait le courage de se rebeller. Trop bien. Ici comme partout ailleurs, 20% seulement des femmes qui sont agressées osent se manifester.

Surtout, ce qui a choqué l’année passée, c’est de se prendre en pleine figure, que NON, ce n’étaient pas les immigrés qui battaient leurs femmes, et que NON, ce n’était pas non plus le fait des catégories sociales les plus défavorisées. En vrai, 68% des violences domestiques sont le fait d’hommes allemands « blancs » comme dirait E. Zemmour (quelle référence !) et traversent toutes les catégories sociales.

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Dans ce pays qui se targue de sa prospérité et pensait être arrivé à un degré avancé « d’égalité » entre les sexes, ce fut… une sacrée « gifle » naturellement.

Certes, on constate bien sûr des corrélations entre le statut social, le niveau d’éducation, l’emploi exercé et les « faits », mais ceci est surtout vrai quand les femmes sont encore jeunes. Plus elles vieillissent en revanche, plus les violences s’exercent contre les catégories sociales plus élevées et redoublent en cas de séparation ou de divorce.

En cause : le fameux modèle allemand justement ! Celui qui depuis la nuit des temps, pour des raisons anthropologiques (entre autres religieuses) et au-delà du « Papa travaille et Maman s’occupe de la maison » d’Adenauer, conditionne profondément les comportements masculins outre-Rhin.

Habitués à être servis depuis leur plus tendre enfance par la gente féminine (au foyer donc), qui, pour partie obligée ou consentante (voir les autres articles), les maintient ainsi dans leur rôle de « patriarche », certains hommes allemands ne supporteraient pas de voir leurs femmes autres que sous forme « d’objet » donc encore moins de prendre leur indépendance. S’en suivent toute la batterie des attitudes misogynes et souvent « invisibles » que l’on peut donc imaginer : indifférence, contrôle financier, de l’emploi du temps et des contacts sociaux, propos sexistes, menaces en tous genres, intimidations, chantage affectif jusqu’aux… coups donc et, ultime étape, le féminicide ! Bah ! Quel pays !

La Ministre en charge du dossier, a promis de faire « quelque chose ». Quoi et quand, cela reste ouvert, car en ce moment la grande coalition dirigée par Me Merkel, bat toujours plus de l’aile et avant les prochaines élections, il est plutôt à parier que rien ne sera fait.

Quoi que.

Cette année, le Land de Berlin, du moins (il y en 15 autres), a fait du 8 mars, un jour officiellement férié. Pour fêter aussi le centenaire du droit de vote des femmes outre-Rhin.

C’est déjà ça ! En France, ne l’oubliez pas, cela ne fut qu’en 1945 !

 

Gender Gap : le pays qui aimait les femmes (2)

Oh ! Ah ! Quand il s’agit de parler de natalité outre-Rhin, il convient de changer d’interjection chaque année. Une fois l’espoir revient, comme en 2016, quand fièrement les journaux purent annoncer que l’Allemagne avait battu ses records de fécondité avec un taux de 1,59 ayant rattrapé celui de 1970 (!).

Une autre fois, il retombe, comme l’année passée, le même taux étant descendu à 1,56, voire à 1,46 si l’on ôte les naissances redevables aux femmes issues de l’immigration. Bref, rien de vraiment neuf sous le soleil.

Pire, à terme, il y a peu de chance que les choses ne s’arrangent, et le taux de mortalité étant bien plus élevé que celui des naissances, l’Allemagne va donc continuer à voir sa population baisser, l’immigration dans ce contexte, n’étant pas qu’humanitaire, mais aussi et tout simplement nécessaire.

Raisons de cette situation : un autre Gender Gap, à savoir l’absence de modalités correctes de garde d’enfants, qui, parallèlement au reste, font entrer les femmes dans un cercle vicieux dont elles ne peuvent que difficilement sortir.

Certes, en la matière, les choses se sont améliorées.

Il y a vingt-cinq ans en effet, il n’existait en Allemagne tout simplement RIEN pour les moins de trois ans, pour la maternelle cela n’était pas sûr, et puis à partir de l’école primaire quoi qu’il en soit et jusqu’au bac, les enfants avaient cours jusqu’à 13 h de l’après-midi.

Aujourd’hui, tel n’est plus le cas. Les places en maternelles sont garanties (!) et l’école toute la journée a été peu à peu introduite, notamment pour pallier les inégalités sociales. Mais les déficits sont encore énormes, notamment pour les tout petits et ce surtout dans les anciens Länder qui culturellement ont du mal à sortir de leur « Papa travaille et Maman est à la maison ». A l’Est, ils ne connaissent en effet pas ou moins le problème, car sous le communisme les femmes ont toujours travaillé et fait garder leurs enfants. Les structures sont donc restées, quoi que, aux dires d’une amie berlinoise, cela n’est plus non plus le « paradis » que cela fut.

Dans ce contexte, il est aussi alors drôle de constater, que ce n’est même pas la Bavière conservatrice la plus en retard, mais la Rhénanie du Nord Westphalie, pourtant vieux Land industriel soi-disant « progressiste » depuis toujours.

Résultat, qu’elles le veuillent ou non, les femmes sont donc toujours plus ou moins « condamnées » à rester à la maison.

Ohne Titel

Qui s’en plaindrait la première année, voire la deuxième ? Personne !

Mais, alors arrive justement le second enfant, et on recommence. Si l’on ajoute à cela les éléments de la semaine dernière, la boucle est vite bouclée.

Concrètement, si le taux d’activité des femmes a beaucoup augmenté ces dernières années, ce n’est qu’au bénéfice des temps partiels voire de la précarité. Ainsi, près de 75% des femmes ayant deux enfants travaillent à temps partiel, contre 89% pour celles qui ont trois enfants (moi, je suis le 11% :-)). Un phénomène que l’on retrouve cependant quand les enfants grandissent puisque près de la moitié des femmes allemandes ayant des « enfants » âgés entre 15 et 17 ans, travaillent également à temps partiel.  Mais donc à double imposition.

Bienheureuses celles qui ont alors des maris au salaire confortable, ce qui n’est naturellement pas du tout le cas de la majorité, l’ensemble conduisant alors à une dégradation certaine de la vie… des enfants eux-mêmes ! On estime aujourd’hui que 21% des enfants en Allemagne vivent dans la pauvreté, entre autres parce que leur mère ne travaille pas, ou pas assez, ou n’est pas suffisamment rémunérée, ou trop imposée. Diabolique !

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Cet état de fait changerait-il avec un système fiscal revisité et des modalités de garde généralisés ? A supposer que les pouvoirs publics en aient les moyens, cela n’est cependant même pas certain.

Car là, on touche à quelque chose qui a des racines anthropologiques profondes et que certains auteurs ont largement étudié. A savoir, que culturellement, les « femmes allemandes » souvent ne peuvent pas s’imaginer une demi-minute ne pas être mère à plein temps. Pour elle, cela relève du sacrilège ou de la maltraitance enfantine. Et ça, cela ne change pas tellement.

Aujourd’hui encore quand je demande à des jeunes femmes ce qu’elles veulent faire plus tard, toutes répondent la même chose. D’abord trouver un travail stable, et après éventuellement fonder une famille. Mais là, les problèmes commencent à vrai dire car elles se sentent si déchirées entre un « tout ou rien » qu’au risque de mal faire, elles choisissent le « rien ». Pire, quand on parle des femmes de l’Est et du fait que, elles, travaillent, elles répondent encore invariablement : « c’est parce que leur mari ne gagne pas assez d’argent ». Enfin, les enfants « ça coûte cher ».

Résultat : à 36 ans, près de 60% des femmes diplômées de l’enseignement supérieur n’ont ainsi pas du tout d’enfant…

 

Gender Gap : Le pays qui aimait les femmes (1)

Le printemps arrive, le ciel s’éclaircit et les oiseaux chantent toujours plus tôt le matin… Le moment parfait pour aller se promener et profiter de la légèreté saisonnière. Sauf que le 8 mars justement, c’est bientôt et que cette année j’ai décidé de fêter la journée internationale de la femme !

Non pas que je sois féministe ! Cette idée ne m’a jamais effleurée à vrai dire, tant j’ai toujours considéré, bien naïvement je dois le dire, que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit » etc… Aux armes, citoyens !

Mais outre-Rhin, tel n’est pas vraiment le cas. Alors, pour ceux qui lorgnent encore vers l’Allemagne, s’extasiant toujours sur les vertus de son fameux « modèle », petite explication car la vérité vraie est que ce pays se trouve en tête à l’échelle européenne (ou juste après l’Autriche germanophone, et bien derrière la République Tchèque ou la Pologne !!!!) voire internationale pour ce qui est de la discrimination économique et sociale des femmes.

C’est « systémique » comme dirait l’autre, les six Gender Gap traditionnellement retenus en la matière étant si intimement imbriqués les uns les autres, qu’il est impossible d’en réchapper et qu’on ne sait par où commencer…

Bein commençons par les sous, puisque d’abord et avant tout, il est clair que comme partout ailleurs, à qualification et poste de travail similaires les femmes sont moins payées que les hommes. Rien de neuf, me direz-vous 🙂

infografik_2022_gehaltsunterschied_zwischen_maennern_und_frauen_-_unbereinigter_gender_pay_gap_nmap1, sauf qu’en Allemagne, « corrigé » d’autres variables ou non, l’écart atteint 22%, voire frôle les 40% dans certains Länder de l’ouest, tel la Bavière ou Le Bade (vous allez comprendre plus tard).

Comme dit, la France ne fait pas tellement mieux, donc y a pas de quoi fouetter un chat, sauf que… nous sommes en Allemagne et que… 70 ans après sa création, celle-ci n’a toujours pas changé de système fiscal et qu’en vertu du principe « Papa travaille, Maman est à la maison et s’occupe de la famille», elle impose ces dernières au maximum pour « soulager » le chef de famille. Bon, ça, OK. C’était du temps d’Adenauer, quand les Allemands – disent-ils – craignaient que l’Etat ne récupère les enfants et les endoctrinent dans des institutions publiques.

Mais nous sommes en 2019 et depuis que nous sommes ici, rien, mais strictement rien n’a changé. C’est toujours en « discussion ». Les gouvernements passent, pondent des rapports, repoussent, Me Merkel, bien que femme, n’ayant pas d’intérêt pour la question… Et pendant ce temps-là, les femmes justement, si peu qu’elles soient mariées et pour la plupart donc gagnent moins que leur mari, sont imposées le double. Oui, vous avez bien lu : le double. Effet d’éviction garanti, elles ont encore moins envie d’aller travailler ! Pourquoi faire en effet !

Et si elles le font, pour x raisons, elles ne sont alors pas au bout de leur peine! A supposer qu’elles trouvent des modes de garde corrects, un jour ou l’autre, cela les rattrape. Puisqu’évidemment, moins de salaire, plus d’impôts = moins de retraite. Et alors, là, l’Allemagne, bat vraiment ses propres records, car le résultat de tout cela est que les femmes perçoivent en moyenne, j’ai bien écrit « en moyenne », 53% des retraites masculines… Bah ! Ils l’ont belle les petits coquins !

Moi qui ai à faire tous les jours avec des jeunes vivant en Allemagne, je me demande toujours combien de temps ce pays va-t-il encore pouvoir durer comme cela. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus du tout d’enfants ? Mais ça, c’est une autre histoire, il est l’heure d’aller se promener !

Taxi 2 : coïncidences troublantes

Au sortir d’un édifice public, un jour, on se dirige clopin clopant vers la station de taxis. Il y en a bien une bonne dizaine qui chacun attende leur tour patiemment, donc cela ne devrait pas poser de problème. Comme en Allemagne souvent on s’assied à côté du siège conducteur, on se dirige alors tout naturellement vers la portière avant droite et se penche vers la vitre. Vous êtes libre ?

Le chauffeur, la cinquantaine bien mûre, les cheveux et la barbe noire ébouriffés, est en train d’écrire quelques mots sur une des feuilles qui sort d’un immense tas désordonné posé périlleusement sur son volant. Il sursaute et d’un geste hâtif tente de tout ranger sur le côté. Mais sa précipitation est vaine, car, gêné pas sa corpulence et son tas de papier, il lui faut en plus dégager le siège passager, également occupé par un énorme cartable bourré à craquer de classeurs et dossiers en tous sens. Quel foutoir me dis-je ! Mais bon. Ce n’est pas mon problème et n’a aucune importance.

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Je monte, range mes jambes, me ceinture et nous voilà partis. C’est lui qui entame la discussion, me parlant de ses papiers comme pour s’excuser. Ah, vous savez ! ces lettres d’avocats, de tribunaux !

Ce n’est pas drôle (soit)…

Non pas du tout…

Et le voilà lancé à me raconter une partie de sa vie.Des problèmes de travail, une boite de négoce avec l’Iran. En Allemagne. Il ne tenait pas rigoureusement à jour ses livres comptables et il a fait faillite. Il y a longtemps. Sa femme en est tombée malade. Il ne dit pas que les deux sont intimement liés, mais quand même, c’était rapproché. Tout à trac, il me demande.

Vous êtes française (il faut croire que cela s’entend).

Oui.

Ma femme aussi est française.

Ah, et bien. Quelle coïncidence ! Elle vient d’où ?

De Nantes.

(Dans ma tête, je me dis, tiens, c’est drôle, cela fait deux fois que j’entends parler de Nantes cette semaine. A croire que cette ville que je ne connaissais pas jusqu’il y a deux ans est décidément incontournable en France)

Et qu’est-ce qu’elle fait…

La conversation continue et il m‘explique alors la plus que sérieuse attaque cérébrale dont elle a été victime peu après sa faillite. Elle ne s’en est jamais remise et se trouve dans une sorte de coma. Pendant des années, il l’a gardé avec lui à la maison et s’en est occupé avec ses enfants, mais l’année dernière, il ne pouvait plus et s’est décidé à la mettre en maison de retraite, lui, faisant « taxi » pour gagner sa vie. Il a aussi rencontré quelqu’un.

Vous avez donc des enfants ?

Oui. Trois.

Une fille et deux fils dont il me vante à chaque fois toutes leurs qualités, tant personnelles, humaines, que professionnelles.

Lentement cependant, je commence à tendre l’oreille à l’évocation de son dernier. Il est docteur, entendez a écrit un doctorat (non) a travaillé longtemps dans un cabinet de chirurgien orthopédiste et est en train de se mettre à son compte. D’ouvrir un cabinet de kiné.

Je tique.

Cabinet de kiné, pas loin de là où vous habitez, dans le même quartier. Maman française, de Nantes, Kiné, quartier… je commence à saisir ce qui est en train de se passer et lui demande tout à trac, s’il n’est pas en train de me parler d’un jeune homme très brun, parfaitement bilingue, dont la mère est française originaire de Nantes et qui est effectivement en train de reprendre un cabinet au carrefour des rues X et Y.

Il se tourne vers moi et acquiesce de la tête.

Oui, c’est mon fils.

Je m’exclame.

Mais c’est mon kiné ! Mais il est extraordinaire votre fils ! Compétent et chic type. J’aimerais que le mien le rencontre !

L’incongru de la situation la débloque en même temps, et nous continuons à parler à bâtons rompus. De son fils, sa bru, des autres enfants. De sa femme. Il me montre des photos de famille et pleure.

Je le quitte et lui dis que tout va aller bien maintenant.

Je pense à lui souvent.

Taxi 1 : De Mahler

Dans certaines villes d’Allemagne, métropoles de par l’importance de leur population et activité économique mais encore à taille humaine et un peu provinciales, il est souvent intéressant de prendre un taxi. La plupart du temps, vous êtes véhiculés par un chauffeur salarié qui gagne le SMIC (8,84 euros l’heure outre-Rhin) et un peu à la provision : bon nombre sont taiseux. On les comprend car globalement près de 88% des chauffeurs de taxis ici gagnent ce que l’on considère comme le seuil des bas salaires, à savoir 2000 euros bruts mensuels.

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Parfois, vous tombez aussi sur quelqu’un qui travaille à son compte et qui à l’issue de votre trajet, vous laisse sa carte de visite espérant vous fidéliser en tant que client. Bonne idée, sauf qu’après avoir effectivement utiliser leurs services, il arrive de recevoir un sms dans la foulée : « Alors chérie ! Besoin d’un taxi ? ». Entre les deux et moins rarement qu’on le pense, on rencontre des gens peu banals pour ne pas dire originaux.

Comme ce jour de novembre où l’on prit place à côté d’un Monsieur en costume cravate qui écoutait l’équivalent de France Musique un dimanche à 10 heures du matin.

Un peu interloquée d’autant qu’il semble s’agir d’une œuvre dramatique dont l’intensité s’amplifie à chaque fois qu’à intervalle régulier le tintement d’une clochette s’immisce dans la mélodie, on attend un peu et lance : Oh, c’est rare d’entendre de la musique classique en voiture… qu’est-ce que c’est ?

– Les Kindertotenlieder de Gustav Mahler, une œuvre remarquable, vous connaissez ?

J’ai dû connaître, il y a longtemps en effet, mais n’est pas la tête au tragique en ce moment et à cette heure matinale aurait aimé quelque chose de plus léger. Je réponds évasivement.

– Dans une interprétation de Dietrich Fischer-Dieskau, extraordinaire n’est-ce pas ? C’est tout aussi merveilleux que les Lieder eines fahrenden Gesellen ou ceux de Brahms.

Il va falloir que je réponde quelque chose et comme il y a forte chance que je m’enlise, je botte en touche.

– Ah Gustav Mahler! Excusez-moi, mais malgré tout le respect que je lui dois et même si je n’aime pas son épouse, Alma Mahler, il l’a bien fait souffrir quand même avec son indifférence affichée, ses silences, ses exigences folles d’assujettissement.

On disserte alors un temps sur cette sorte de mante religieuse que fut Alma par la suite, enchainant les artistes pour finir sa vie exilée aux Etats-Unis dans un appartement transformé en musée et qui affichait sur ses murs sa collection d’hommes, puis… on revient vers Concerto à la mémoire d’un ange, qu’écrivit Alban Berg, quand elle perdit, encore une fois, une petite fille. Vers la musique en somme.

Où on apprend alors, que Taxi, c’est pour l’écouter toute la journée. Quand il n’est pas à la Philharmonie, ou à convoquer quelques amis chez lui pour savourer quelque rareté.

Hommage donc, mais cette fois dans une version de Bernada Fink

Remarquable effectivement.

Réjouis-toi mon âme, réjouis-toi mon coeur

Pour faire le trajet entre Francfort et Leipzig située dans le Land de Saxe à l’est de l’Allemagne, vous avez besoin en train à grande de vitesse et sans changement de 3 heures environ. Une durée idéale pour se plonger, une tasse de café à vos côtés, dans je ne sais quel dossier ou livre demandant une concentration prolongée. La semaine dernière, c’est ce que nous comptions faire mais n’avons pas fait.

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Avec en tête les étapes à venir, à savoir les villes à traverser qui toutes nous ramenaient sans cesse sur le parcours de vie du grand Bach (Johann-Sebastian), de Eisenach où il naquit (1685) à Leipzig donc où il vécut de 1723 à sa mort (1750) en passant par Erfurt non loin d’Arnstadt, irrésistiblement on se laissa aller à rêver, regardant défiler à travers la vitre ces paysages campagnards allemands qui a chaque fois nous émeuvent profondément. Comme si bien qu’étrangers ils nous étaient aussi familiers.

Ja, ich komme und erquicke

A la gare de Francfort, le panneau indique comme première destination : Fulda. On n’y prête cependant pas attention, car Fulda, dans notre souvenir, c’est certes le siège de la conférence épiscopale allemande, dans son ensemble souvent progressiste, mais aussi et de par son évêché, la forteresse certaine d’un catholicisme des plus réactionnaire et qui donne quelques frissons dans le dos.

Lentement cependant, plus on s’éloigne de la banlieue francfortoise et s’enfonce dans la vallée d’une petite rivière dite Kinzig, la nature exerce son pouvoir enchanteur. Partout à l’horizon des collines boisées aux verts profonds, avec, entre deux vallons, des bourgs lovés et leurs toits de briques brunes d’où seule émerge la flèche de l’église.

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Au premier plan, les pentes douces sont découpées en une succession de prés-carrés dont la palette de couleurs fait alterner le vert amande des prairies avec celui plus sombre de quelques champs de luzerne déjà fauchés ou encore jaune tendre des blés et enfin éclatant des colzas. Tout cela respire la quiétude même (ou son illusion) et quand on en vient à passer, après Fulda, devant une ferme à colombages entourée de ses communs et posée, là, comme ça, au bord de l’eau, dans sa plus simple authenticité, on lâche prise. Sommes-nous dans la petite suisse normande ? Ou peut-être dans la vallée de l’Oreuse, ou bien encore en dessous du Morvan ? Non. Nous sommes en Hesse.

Deine Seele, die soll leben

Le train poursuit sa route et pour atteindre Eisenach, aux portes de la Thuringe, il doit contourner la chaine du Höhn par le haut, puis la fameuse « forêt de Thuringe » justement, « coeur vert de l’Allemagne », à la pointe nord de laquelle veille en surplombant la ville natale de Bach, la non moins célèbre « Wartburg » où Martin Luther se réfugia un temps et où il traduisit les ancien et nouveau testaments en allemand (1521 – 1522).

Et là, à pas moins de 200 kms à l’heure, tout à coup, au sortir de nos petites vallées, non pas encaissées, mais vallées tout de même, c’est dans le bassin de Thuringe que nous déboulons. Bassin, plaine ?  Que disons nous ? C’est la mer !

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A perte de vue, d’immenses champs qui dans leur quasi-totalité sont dédiés à la culture céréalière. Ici, et à partir de maintenant jusqu’à Leipzig, plus de 60% de l’espace est en effet consacré à l’agriculture intensive. On se croirait en Beauce ! Ou peut-être en Bourgogne, sur la route qui mène vers le sud et traverse des kilomètres durant des espaces presque parfaitement vides. Là-bas, au loin, n’est-ce pas Châteauneuf en Auxois ? Non, mais c’est peut-être la Veste-Wachsenburg. D’aucuns peuvent trouver ces vastes étendues ennuyantes, pour d’autres c’est la paix incarnée.

Le soleil ne se lève ni se couche, il est plutôt au quart de son parcours après son zénith. Le ciel est parfaitement bleu et je sais que légèrement plus bas, la vieille ville d’Arsntadt où Bach commença sa carrière et peut-être rencontra Maria-Barbara, flotte au milieu d’un océan de blés mûrs.

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Lentement, nous arrivons à Leipzig. Ville s’il en est du grand Kantor, mais aussi de Schumann et Liszt.

Le lendemain, cela en est fini de l’été. Il pleut et fait froid. A 15 heures, il serait possible d’aller écouter une cantate (peut-être la BMW 21) à la Thomaskirche, mais les averses nous chassent. Cet été, pas moins de 80 000 visiteurs sont attendus pour la traditionnelle Bachfest. L’année prochaine, elle sera consacrée à Bach, musicien de cour. L’occasion peut-être de prendre le train et d’aller découvrir Köthen cette fois.