Sérigraphie colonaise III : Hittorff, cet inconnu de la Concorde

Les lendemains de fêtes sont toujours un peu difficiles, dit-on, et en ce début du mois de janvier 2020, nous souhaitons à tous une merveilleuse nouvelle année nous demandant cependant : qu’avez-vous fait ?

Savouré sans façon un dîner de réveillon bien arrosé avec quelques amis ? Admiré un feu d’artifice dans un pays germanophone ? Regardé le soleil se coucher à l’horizon d’espaces asiatiques ou de plages pacifiques ?

Et / ou aussi dansé ?

Nous n’étions pas à Paris, mais si cela avait le cas, sûr en ce qui nous concerne, que nous aurions été guincher, et ce, sur la place de la Concorde !

Quoi ? Place de la Concorde ? Mais ce n’est pas du tout un endroit « populaire » au contraire de la Bastille où la Mairie de Paris invitait également tout un chacun à bouger son popotin fin 2019.

Oui, mais la Concorde, cela aurait été en hommage à un autre colonais – le dernier de la série – qui en a été l’architecte et que personne, mais absolument personne ne connait : Jacques Ignace Hittorff ! Pourtant, cet autre « Jacques », né en 1792 à Cologne donc et mort à Paris en 1867 est l’auteur de nombreux autres ouvrages qui marquent toujours aujourd’hui le paysage et l’image de la capitale française. A commencer par Les Champs Élysées et la Place de l’Etoile!

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Vous m’en direz tant !

Incroyable n’est-ce pas, mais peu étonnant finalement.

Car de fait, dès 1801 et l’annexion par Napoléon 1er de la Rive gauche du Rhin, Jacques se retrouve… français. Fils unique d’un père « maître tôlier » et entrepreneur en bâtiment, très vite, il se destine à l’architecture, un choix que son père approuvera par « amour des églises romanes de Cologne ». C’est parti : Parallèlement à une formation pratique (nous sommes en Allemagne), il fréquente alors assidûment entre autre Ferdinand-Franz Wallraf, recteur de l’université et collectionneur imminent (on lui doit un des plus beaux musées de la ville) qui l’initie au classicisme français et l’encourage donc à « monter » sur Paris.

A l’époque, malgré ou grâce à la Révolution et surtout l’occupation napoléonienne, les colonais aiment plutôt la France. Ils apprécient les réformes municipales et administratives de l’Empereur (c’est à lui que l’on doit l’équivalent du Code civil outre-Rhin), admirent la culture et la capitale française.

Paris, c’est l’endroit où il faut être ! Alors, quand en plus on est français, on aurait tort de se priver !

En 1810, « Jacques Ignace » intègre donc l’École des Beaux-Arts, récemment créée et, très rapidement, assiste un architecte déjà connu – François-Joseph Bélanger – avec qui il mènera à bien la rénovation de la Halle au blé, près de St Eustache.

Vous le saviez ? Moi, non !

Toujours dans les pas de son nouveau mentor parisien, son ascension est assez rapide et durant toute sa vie parisienne, il réussira à traverser cinq régimes politiques sans perdre son cap.

En 1814, il est nommé « Inspecteur du Roi pour les fêtes et les cérémonies », participe aux festivités du retour des Bourbons et, bien que redevenant allemand suite au Traité de Vienne en 1815, parvient à se faire nommer « Architecte de la ville de Paris et du gouvernement » en 1818. C’est une époque où, après être parti deux ans durant faire des fouilles archéologiques, il restaure la salle Favart, reconstruit le théâtre de l’Ambigu comique… Et épouse en 1824, Rose Elisabeth Lepère, la fille d’un de ses autres mentors en architecture.

Son envol, cependant, c’est à la monarchie de juillet (1830 – 1848) qu’il le doit, comme de nombreux autres Allemands (1), et surtout justement au réaménagement de la Place de la Concorde.

Tour à tour « esplanade du pont tournant » aux limites de Paris, puis place Louis XV à la fin de l’ancien régime, après place de la Révolution (plus de 1000 guillotinés dont le Roi et la Reine), puis place de la Concorde sous le Directoire, et re – place Louis XVI / de la Charte jusqu’en 1830… le nouveau roi « libéral » Louis-Philippe ne veut plus qu’elle soit un élément de discorde politique, soit au contraire « neutre ».

Dans ce contexte, c’est alors à Hittorff que l’on doit en 1834 l’idée de l’édification de l’obélisque du temple de Louxor en son centre et des deux « fontaines des Mers » et « des fleuves » qui l’encadrent, ainsi qu’en son pourtour, ces colonnes rostrales qui célèbrent la vocation maritime de la France, les huit « matrones » représentant les grandes villes de France, veillant alors sur l’unité du territoire !

Pas mal pour quelqu’un à qui on réattribue alors par « arrêté royal » la nationalité française ou pour un « prussien » comme devaient souvent l’appeler justement ceux qui ne l’appréciaient pas, dont le baron Haussmann par exemple, qui vit certains de ses projets, contrariés par les remarques de Hittorff qui avait ses entrées auprès de Napoléon III.

 

Car de fait, « Jacques Ignace » va continuer sa carrière de manière flamboyante. Il fait partie de toutes les Académies européennes, enchaine les publications sur l’architecture hellénistique et réalisations : L’intérieur polychrome de l’Église Saint Vincent de Paul ; le cirque d’été, le cirque d’hiver (si, si) ; la Fondation Eugène Napoléon; le Bois de Boulogne, les Champs-Élysées jusqu’à leur rond-point et la Place de l’étoile déjà cités !

Pour finir: la gare du Nord (1861-1865), qui, aujourd’hui encore comme à l’époque, reste la première gare de France, de par son trafic.

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Quel destin pour le fils d’un « maître tôlier » colonais, auquel France culture avait consacré une série d’émission en 2017 et le Musée Carnavalet une exposition en 1986.

Comme nombre de ses compatriotes exilés par souhait ou nécessité à partir de la monarchie de juillet à Paris, Jacques Ignace Hittorff vécut la plupart de sa vie parisienne dans le 9ème arrondissement de Paris, près de Notre-Dame-de-Lorette.

Comme Jacques Offenbach, de vingt-cinq ans son cadet, il est enterré au cimetière de Montmartre.

[1] Offert au couple royal par le sultan égyptien Mohammed Ali. Érigé en 1836. En 1998, coiffé enfin de son pyramidion en or.

Sérigraphies colonaises II : Offenbach, encore !

En cette fin d’année 2019, alors que Bonn s’apprête à fêter bientôt le 250ène anniversaire de la naissance du tumultueux Beethoven, Cologne, elle, distante de 20 kilomètres, est en train de clore celui du 200ème anniversaire de l’espiègle Jacques Offenbach.

On ne pouvait pas faire plus extrême !

Peu importe cependant, car avant que la déferlante « Bétov » ne nous submerge et même s’il faudra attendre le 14 janvier prochain, date à laquelle la Offenbach Gesellschaft e.V., en lien avec la municipalité, tirera le bilan officiel de leur année commémorative, d’ores et déjà on peut sans conteste qualifier celle-ci de succès.

Au programme : des représentations de ses opérettes et opéras-bouffes dans tout le Land de Rhénanie du Nord bien sûr, mais aussi des conférences et de multiples autres programmations regroupées sous le label « Yes, we Cancan » !

Un slogan que d’aucuns peuvent trouver malheureux mais qui manifestait le désir d’efficacité des organisateurs pour rendre hommage au natif de leur ville. Et aussi « réhabiliter », si tant est que cela était nécessaire, un compositeur et son œuvre souvent qualifiés de futiles mais sans qui la musique classique serait moins ludique et le Music-Hall n’aurait jamais vu le jour.

Objectif atteint en ce qui nous concerne, ce surtout grâce à l’exposition itinérante « Boulevard Europe » que l’on pouvait voir en mai à Paris et récemment encore dans une annexe de l’Opéra colonais.  Là, les différentes étapes de la vie du « Mozart des Champs Elysées » étaient présentées dans le temps et l’espace, et la contemplation de la carte de Cologne, où il naquit le 28 juin 1819, ainsi que celle de Paris, où il vécut tout le reste de sa vie dans un mouchoir de poche, a donné envie de réécouter certains de ses airs des plus connus en réveillant des lieux familiers.

Cologne vs Paris / Le Rhin vs La Seine

IMG_20191208_152754Commençons donc par les commencements et la ville sous les ponts de laquelle coule le Rhin, où Jacques Offenbach vécut les 14 premières années de sa vie puis refit un séjour bref après les évènements parisiens de 1848.

De fait, celui qui s’appelait d’abord Jakob, est né dans le sud de la vieille cité romaine. Son père, Isaac, de confession juive, relieur et originaire de « Offenbach » à côté de Francfort (d’où son nom), était monté jeune à Cologne pour y exercer son métier, certes, mais aussi pour voyager et « jouer de la musique dans les synagogues »[1]. Touche à tout, il gagne d’abord sa vie en tant que professeur de guitare, de chant, flûte, violon, puis, la communauté juive de Cologne ayant été reconnue sous l’occupation française quelques années auparavant, il devient « Chazan » soit chantre de la petite synagogue alors installée dans un ancien couvent de Clarisses « rue de la cloche » où la famille emménage.

Plus tard, une synagogue plus grande sera construite sur cet emplacement, mais détruite, comme 1400 autres, lors de la nuit de cristal de 1938. Il n’en reste rien, si ce n’est ses fondations, sur lesquelles en revanche fut construit et inauguré en 1957, l’actuel Opéra de Cologne et son esplanade renommée… « place Offenbach ».

Dans la maison Offenbach, riche de six enfants, tout le monde joue plus ou moins, dont Jakob auquel son père enseigne le violon dès l’âge de six ans, et qui apprend, tout d’abord seul, le violoncelle dès ses neuf ans. Le garçonnet se révèle vite doué, écrit à douze ans ses premières compositions rassemblées par son père dans un album récemment redécouvert, est salué en société pour ses dons de prodige.

Certains disent, que c’est de Cologne qu’Offenbach aura pris le goût du théâtre populaire, voire peut-être même des chahuts de Carnaval, même si la communauté juive en reste distante.

Toujours est-il que, son père décide de l’envoyer à 14 ans avec son frère ainé au bord de la Seine pour parfaire sa formation musicale. Au Conservatoire National de Paris, alors sis rue Bergère, le directeur – Chérubini en personne – ne peut alors que plier devant les dons de ce « Liszt du violoncelle », et l’intègre à l’institution bien que comme… Liszt justement, rejeté quelques années auparavant, il était bien trop jeune et étranger. Un comble diront les puristes !

Il n’y reste pas longtemps quoi qu’il en soit, préférant intégrer l’orchestre de l’Opéra-Comique, à deux pas, briller dans les salons parisiens, puis devenir, en 1850, directeur musical de la Comédie Française, également à deux pas.

Toute sa vie, il aura habité le « quartier » si l’on peut dire. A l’époque, Haussmann n’est pas encore passé par là, et le « 9ème » n’est encore qu’un Faubourg, où, les habitats, pour les meilleurs du début du siècle, ne sont pas encore trop chers et attirent artistes, intellectuels sans trop d’argent et pour certains exilés de pays moins libéraux et démocrates que la France de la Monarchie de Juillet d’alors.

De la rue des Martyres aux Capucines

IMG_20191208_152732Première station donc, la rue des Martyres, alors qu’en bas, on est en train de construire Notre-Dame-de-Lorette, qui aujourd’hui s’inscrit dans l’axe de la basilique du Sacré Cœur. Montmartre n’est pas loin avec sa foule d’interlopes, sources riches d’inspiration. Deuxième station, le passage Saulnier où il emménage après son mariage avec Herminie d’Alcain pour lequel il s’est convertit au catholicisme et a adopté le prénom de « Jacques ». Troisième station, la rue Laffitte qu’il quittera en 1876 pour terminer sa vie dans un dix pièces haussmannien du Boulevard des Capucines.

On se prête à rêver. Ah, la si jolie Place Saint Georges ! Ah, le quartier de la nouvelle Athènes où quasi tous ses amis habitent ou séjournent un temps – Gustave Doré, Daumier, Nadar bien sûr, Chopin, Bizet, Frédéric Halévy, Barbier, Gounod, Berlioz, Liszt donc, mais aussi Heinrich Heine par exemple, réfugié politique d’une Allemagne alors trop autoritaire[2]

Ah, les passages Jouffroy, des Panoramas et Choiseul par lesquels on accède, qui au Théâtre des Variétés, qui aux Bouffes Parisiennes…

Les Bouffes parisiennes : l’envol

Lassé de voir ses compositions dont déjà 3 opérettes refusées par l’Opéra-Comique, c’est en prenant la direction de ce théâtre, sis originellement sur les Champs, puis rue Monsigny, que la carrière d’Offenbach va décoller. Notamment en 1958 avec Orphée aux enfers, à l’époque en deux actes avec peu de protagonistes, qui va le propulser en haut de l’affiche. On peut naturellement penser ce que l’on veut d’un texte qui, parodiant la vie des dieux de l’Olympe, parodie également l’art de la rime et l’usage de la langue française (« Quand Diane descend dans la plaine, Tontaine, tontaine »), mais à réécouter la pétulante Nathalie Dessay, dans le « je t’aime mouche jolie » (!) ou le fameux Galop final, père du dit « French Cancan », on ne peut s’empêcher de sourire et être… joyeux.

De là, et bien que ses pièces soient aussi et surtout des satires de la société française, du Second empire, dont il est « l’oiseau moqueur », et du militarisme, Jacques Offenbach, qui risque à chaque fois la censure et auquel la Sacem consacre aussi une très belle exposition, va voler de succès en succès… et se voire même gratifier de la Nationalité française et de la légion d’honneur, par celui-là même – Napoléon III – dont pourtant il persifle le règne.

Les années 1864 – 1870, voient de fait l’apogée de sa carrière. Il est joué partout, voir en même temps dans deux théâtres différents, domine la vie culturelle des boulevards parisiens sortis de terre par la grâce du baron Haussmann, amuse la grande et petite bourgeoisie parisienne montante, participe de, voire est le symbole de l’ébullition de la vie parisienne d’alors.

Les succès s’enchainent :

La première guerre franco-allemande de 1870 cependant, marquera le brutal coup d’arrêt de cette carrière déjà impressionnante. Celui que l’on appelait « le plus français des Allemands » ou le « plus allemand des Français », devient de par sa bi-culturalité, une sorte d’apatride. En France, il est suspecté bien sûr d’entente avec l’ennemi. En Allemagne, à l’inverse, on le qualifie de « décadent français ». Quand on ajoute à cela l’existence d’un antijudaïsme catholique bien ancré (Dreyfus arrive bientôt), et d’un antisémitisme montant, les insultes telles « juif allemand » n’ont rien pour surprendre.

Offenbach est en disgrâce, il connait des difficultés financières (comme souvent durant sa vie), fait des tournées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qui n’ont pas toujours le succès espéré. Il se « retranche » chez lui et rêve d’une dernière œuvre, d’un dernier opéra, plus sérieux….

Cela sera naturellement la féérie des Contes d’Hoffmann, qu’il n’achèvera pas de son vivant (mais entre autres son fils), et sera donné à titre posthume en 1881, dans, enfin, cette salle de l’Opéra-comique dont il avait tant rêvé. Tout le monde connait la « Barcarolle », « les oiseaux dans la charmille » ou encore « Elle a fui, la tourterelle » ici dans une interprétation de la superbe Daria Damrau.

Jacques Offenbach est mort le 5 octobre 1880 dans son appartement du boulevard des Capucines. Il est enterré, comme Heine et Hittorff, deux compatriotes du « quartier », au cimetière de Montmartre bien sûr.

 

[1] Voir le catalogue de l’exposition : Boulevard Europe. Jacques Offenbach. Von Köln über Paris in die Welt, Musée de la ville de Cologne et Offebach Gesellschaft e.V, 8 euros.

[2] Durant la Monarchie de juillet, le nombre d’allemands à Paris passe de 7.000 à 62.000 dont 20% sont des artistes et intellectuels exilés. Heine et Marx étant les plus célèbres d’entre eux.

DB : un petit « satisfaisant »

Amis français, navetteurs ou cheminots, qui soutenez, compatissez, souffrez, tapez du pied dans la rue ou sur un quai de gare vide ou êtes éventuellement coincés au chaud devant un feu de cheminée, d’ores et déjà, bon dimanche et lundi à venir !

Outre-Rhin, en ce moment, naturellement la grève générale des transports ferroviaires français est sur beaucoup de lèvres, puisque très concrètement, elle signifie que les frontières sont en quelque sorte de nouveau fermées.

Pour autant, ne vous prêtez pas à rêver d’un quelconque « modèle allemand », car en la matière, la « Deutsche Bahn », équivalent de la SNCF en France, est loin d’en être le symbole. Ou si ce n’est pour casser certaines idées reçues que vous pourriez encore avoir sur votre voisin germanique.

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De fait, la « DB » est plutôt engluée en ce moment dans les conséquences des décisions ultralibérales prisent durant les années 1990/2000 et les crises managériales à répétition qui la caractérisent depuis.

Née en 1994 de la fusion des chemins de fer Ouest et Est allemand, la « DB » comme on l’appelle ici a en effet été l’objet de profondes réformes structurelles (transformations en SA, abolition du statut de cheminot pour les nouveaux entrants etc…) ainsi que d’une politique d’assainissement drastique (réductions des coûts en tous genres, suppression de lignes, politique tarifaire offensive) qui si, crise financière mondiale aidant, ne l’a pas conduit en bourse comme prévu en 2008, l’a en revanche conduit au bord de l’effondrement, du collapsus en bonne et due forme.

En cause : un déficit et retard flagrant d’investissement estimé à pas moins de 58 milliards d’euros dans le réseau et le matériel roulant. Oui, vous avez bien lu, 58 MILLIARDS d’euros.

Les effets sont alors peu étonnants.

Ce WE par exemple, une grande partie de la gare de Francfort sur le Main, ne fonctionne tout simplement pas. En cause, un problème de « caténaire » qui prendra des jours et des jours à être réparé.

Ohne Titel

Mais en fait, c’est tout le temps. Si peu que vous preniez le train outre-Rhin, vous pouvez être à chaque fois à peu près sûr que votre départ va être empêché par une annonce informant d’un « problème technique ».  C’est rassurant.

A moins que votre train soit tout simplement annulé. Ce qui arrive également fréquemment. Pour ne pas dire très fréquemment.

Résultat, si la DB a quasi doublé son chiffre d’affaires ces dernières années, en quatre ans, elle a également doublé les remboursements pour cause de « retard » ou d’«annulations », le montant de ces derniers s’élevant à 54,5 millions d’euros en 2018.

Cette année, elle n’a pas réussi en tous les cas à faire baisser ce taux important, 25% des trains grandes lignes n’étant, selon ses critères de qualité internes, JAMAIS à l’heure.

Dans ce contexte, pas étonnant que, interrogés, les Allemands lui attribuent un petit « satisfaisant ». Ce qui reste gentil, voire comme d’aucuns disent, l’expression un peu schizophrénique de la relation « d’amour-haine » qui les lient à leur chère DB, car quand on consulte le compte « twitter » de cette dernière, là, plus rien ne va ! Et non pas à cause des grèves, les syndicats s’étant engagé dans le passé à ne plus en faire d’ici la fin 2021.

« Bein bien sûr ! ce fils de pute de train, reste bloqué en chemin », peut-on lire par exemple, dans sa version la plus exacerbée. On en passe et des meilleures ![1]

Plus cool : « On fait quoi aujourd’hui ? L’ordre des voitures est inversé ou l’on doit changer de quai ? Pas grave, on court ![2] »

Parfois, les « Train Manager » sont compréhensifs et tentent de faire de l’humour. Vous entendez alors des messages comme « Chers passagers, comme vous pouvez le constater, nous sommes arrêtés ». Ou « Ding, dong. Message important » (la sonnette est cassée).

En règle général cependant, le service de Communication de la Compagnie, répond de manière impassible, essayant d’être « sachlich » comme on dit ici, un mot sensé signifier « objectif » mais qui de fait veut plutôt dire « neutre » : « Si vous avez froid, informez-en le personnel de bord », « Si l’odeur des toilettes vous importune, peut-être devriez-vous changer de place »… ce qui conduit à des dialogues parfaitement absurdes, les usagers se sentant naturellement provoqués.

Bon. Mais on continue.

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En juin, le nouveau directoire de la DB a rendu public un plan stratégique pour les dix prochaines années nommé « Starke Schiene » (« Pour un rail fort »). Au programme, le renforcement de la flotte des véhicules, des investissements dans le réseau, une politique tarifaire révisée avec pour objectif le doublement du nombre de passagers d’ici 2030.

L’Etat, lui, dans le cadre de son « paquet climat » s’est engagé à verser dans les dix prochaines années pas moins de 51,4 Milliards d’euros à la compagnie pour ses infrastructures. Ce montant doit encore être entériné par le Bundesrat, la chambre haute du parlement, et, accessoirement l’Union européenne, mais parle pour lui-même.

En attendant, et comme dirait toujours la DB : « Nous espérons que vous avez tous pu bien démarrer la semaine et prenons congé pour aujourd’hui. A demain ! ».

[1] https://www.zeit.de/2018/34/deutsche-bahn-beziehung-kommunikation-twitter

[2] https://www.twitterperlen.de/voellig-abgefahren-die-besten-tweets-ueber-die-deutsche-bahn/

Sérigraphie 1 : « Köln an der Seine »

Qu’est-ce qui a bien pu piquer le Musée municipal de la ville de Cologne pour nous présenter depuis fin août dernier et jusqu’à fin janvier prochain, tout à coup, sans crier gare et ancrage aucun avec l’actualité ou des commémorations historiques quelconques une exposition intitulée « Cologne sur Seine » ? Ou comment, cette ville romaine puis hanséatique et sans aucun doute francophile depuis la révolution de 1789, eut l’insigne honneur d’avoir comme seule ville au monde en 1937 son propre pavillon lors de l’exposition universelle qui se tint alors à Paris.

Rien.

Rien, si ce n’est, l’incroyable documentation qu’ont légué deux photographes colonais de l’époque – Hugo et son fils Karl Hugo Schmölz, alors âgé de dix-neuf ans – que le Musée a décidé de présenter, parallèlement à une autre exposition sur le Cologne de l’après-guerre, composée également des clichés de Schmölz le jeune et déjà rendus publics il y a vingt-cinq ans.

On les remercie, tous, car non seulement ces clichés sont d’une qualité esthétique extraordinaire, mais ils viennent nous rappeler des faits un peu oubliés bien que toujours aussi sidérants quant à la situation géopolitique globale et les relations franco-allemandes de l’avant seconde guerre mondiale. Et d’autres, parfaitement inconnus, tel ce pavillon-brasserie-salon de thé colonais aux pieds du Trocadéro en bord de Seine, où, quelques invités triés sur le volet, eurent même droit à assister à un « cancan » très rhénan soit, bien sûr, carnavalesque.

1937, l’année critique européenne

Décidée en 1934, la dernière exposition universelle qui se tint à Paris entre le 25 mai et le 25 novembre 1937, faillit bien en effet ne pas voir le jour et fut largement détournée de ses objectifs initiaux. « Petite » exposition, sensée à l’origine présenter les « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne », elle fut également, compte tenu de l’accroissement des tensions internationales de l’époque, chargée in extrémis de promouvoir la paix.

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De fait, elle se transforma en une immense scène open air où, à travers leurs bâtiments néoclassiques et grandiloquents, s’affrontaient en réalité les deux grandes puissances en présence d’alors : l’Union soviétique de Staline, et le Reich montant d’Hitler.

Avec du recul, 1937 peut en effet être considérée comme une année charnière en Europe. L’année précédente, l’Allemagne qui a déjà réintroduit le service militaire, a fait un pas supplémentaire dans la provocation des vainqueurs de 14-18 en remilitarisant en mars la Rhénanie, longtemps occupée par les forces françaises et britanniques. L’été, les jeux olympiques à Berlin ont été l’occasion de réaffirmer le retour (ou l’arrivée) de l’Allemagne (nazie cette fois), dans le concert des grandes nations.

Côté URSS, Staline, lui, a entamé ses grands procès et grandes purges, tout en « s’engageant » aux côtés des Républicains, dans la guerre civile qui vient de commencer en Espagne avec, un mois avant l’ouverture de l’Exposition, la destruction du village basque de Guernica par la légion Condor allemande (ainsi que 13 avions de l’Italie fasciste) en appui de la tentative du premier putsch militaire de Franco.

Peint sous le coup de l’effroi, le célèbre tableau de Picasso sera d’ailleurs exposé à partir de l’été dans le pavillon de la République espagnole et quand un notable nazi allemand lui demandera si c’est lui l’auteur de cette « œuvre » Picasso répondra un laconique et froid « non, c’est vous ! ».

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D’ailleurs, à suivre les péripéties de la construction du monumental pavillon allemand et de la « brasserie » colonaise, on est de nouveau effarée par l’habileté manipulatoire des éminents du Reich nazis ainsi que de leurs sbires colonais. Et de l’aveuglement et complaisance des autorités françaises.

Conçue par Albert Speer*[1], l’architecte en chef d’Hitler, la « Maison allemande », devait certes dès l’origine faire face au pavillon soviétique, mais, suivant les conditions établies par le commissaire de l’exposition, être naturellement et pour des raisons d’ordre esthétique, de la même hauteur. Au cours des négociations cependant, Speer, aidé d’Otto Abetz, le futur machiavélique Ambassadeur allemand à Paris pendant l’occupation et président de la Société franco-allemande, réussiront toujours plus à imposer leurs vues et au final, la tour du bâtiment, haute de 54 mètres, sera un quart plus grande que l’ouvrage russe. L’aigle allemand et la croix gammée surplombant alors pour l’écraser, la sculpture monumentale de l’artiste russe Vera Muchina, qui représentait elle, comme il se doit, un ouvrier et une kolkhozienne brandissant marteau et faucille à l’encontre de l’impérialisme germanique.

Pire, alors qu’en plein Front Populaire, la construction de tous les autres pavillons tarde, grèves et revendications des ouvriers obligent, les édifices russe et allemand, eux, sont prêts quasi en temps et en heure grâce à l’armée des travailleurs nationaux qu’ils emploient directement. A l’ouverture, chacun rivalise en matière de propagande cinématographique, les nazis projettant « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, et ils reçoivent tous deux la médaille d’or de l’exposition (!), cette dernière payant même une partie de la « Maison allemande », considérant le zèle germanique comme la meilleure preuve des intentions pacifistes d’Hitler à l’égard de l’hexagone.

Celui-ci ne viendra cependant pas inaugurer son pavillon dont on dit que l’intérieur est un « rêve de kitsch », « son salon ». Il ne veut en aucun cas rencontrer Léon Blum, socialiste ET juif, démissionnaire un mois plus tard quoi qu’il en soit, ni signer avec la France un éventuel traité commercial qui ne verra d’ailleurs jamais le jour tant il déteste la France justement et ne voit en elle, qu’un futur réservoir de matières premières et d’hommes, pour son grand dessein européen.

« Une petite terrasse flottante qui devra servir de lieu de repos et de délassement »

Si cet affrontement des deux géants aux pieds même du Palais de Chaillot, construit, comme celui de Tokio et l’actuel Musée d’Art moderne de la ville de Paris**[2] pour l’exposition reste emblématique, moins connue est donc l’existence de notre petite brasserie colonaise !!!!

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Pourtant, quand on connait la ville, son histoire et son sens des affaires, finalement, cela n’a rien d’étonnant.

A l’origine du pavillon flottant colonais, aux pieds même du pont d’Iéna et de la Maison allemande, apparemment une invitation parisienne, mais cela n’est pas sûr non plus.

Toujours est-il qu’un certain Karl Georg Schmidt, membre du NSDAP, Maire de Cologne de l’époque et de fait successeur de Konrad Adenauer mis à pied (comme beaucoup d’autres) par les nazis dès mars 1933, s’empressa de prendre la main qu’on lui tendait.

A cela, des raisons politiques toujours, mais aussi commerciales naturellement.

Les liens de Cologne avec la France sont anciens en effet. Sans remonter à des temps antédiluviens, il suffit de rappeler que Cologne la catholique accueillit favorablement la Révolution de 1789 qui la transforma profondément, fut française sous Napoléon entre 1801 et 1814, et tentée, après la première guerre mondiale, de devenir soit la capitale d’un état séparatiste Rhénan (version extrême) contre la Prusse protestante trop dominante et centralisatrice, soit celle d’un Land autonome mais dans le cadre d’un Etat fédéral cette fois (version Adenauer).

« Tête de pont » vers la France, Cologne l’a donc toujours été, et en vertu de cette histoire commune, les nazis ne se privèrent pas de réactiver l’argument dans leur stratégie de séduction et d’endormissement des autorités et de l’opinion publique française.

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Dans ce contexte, Cologne, ville commerçante et de foire, ménageait naturellement aussi ses intérêts économiques et attendait de sa participation à l’exposition universelle parisienne des retombées évidentes.

Décidé un mois à peine avant l’ouverture de l’exposition parisienne, le pavillon colonais est conçu par l’architecte Op Gen Oorth et construit, en bois, en moins de deux mois. Pour le financer, on trouve une solution « magouillarde » bien de Cologne, vendant de force 28 Ford fabriquées sur la rive droite du Rhin à Renault, histoire d’avoir des devises.

Le pavillon, trés réussi et élégant, se compose d’une nef principal perpendiculaire à la Seine et qui accueille, autour d’un escalier central, élément unique du dispositif, des espaces d’exposition de la culture et des arts de la cité rhénane. Le long de la Seine, une terrasse flottante de quarante mètres donc, longée par des vitrines faisant la promotion des entreprises colonaises (Farina, la vraie eau de Cologne, 4771, un ersatz, Stollwerk etc…) et pouvant accueillir jusqu’à près de soixante convives…

Du moins, c’est ce que les organisateurs français avaient prévu. Las, malgré de multiples interventions de la police parisienne qui à chaque fois releva les défauts en matière d’hygiène et de sécurité, faute d’avoir envoyé leurs rapports au bon architecte et à la bonne adresse (l’habituel laissez faire français!), au final, ce ne sont pas moins de deux cents personnes qui prirent régulièrement le soleil en face de la Tour Eiffel.

Avec à la carte, la meilleure des Pils allemande (de Bitburg), des « Kaffee und Kuchen », des vins du Rhin et de la Moselle, le tout servi par l’équipe de l’hôtel Excelsior venue direct d’en face la Cathédrale de Cologne.

Le bonheur sur terre en somme.

Attention cependant. Tout le monde n’était pas « persona grata ». A commencer par les nombreux intellectuels antinazis – dont Heinrich Mann, le frère de Thomas par exemple – réfugiés à Paris depuis le début des années trente.

Au contraire. Et c’est avec empressement que les autorités françaises assurèrent à celles allemandes qu’elles pouvaient compter sur elles. Pour se faire, le pavillon colonais fut rattaché contractuellement à la Maison allemande de Speer, dont les entrées, elles, étaient bien contrôlées. Par les Nazis, immunité diplomatique oblige.

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[1] Après la guerre, Albert Speer, alors qu’il a été notamment aussi responsable des armements et de la logistique du Reich nazi et qu’il présida au choix du site du camp d’extermination du Struthof en Alsace du fait de la présence de granit rose, affirmera naturellement ne rien avoir su de la solution finale. Après quelques années de prison, il sera libéré.

[2] Où l’on peut admirer notamment La fée électricité de Raoul Dufy, conçue pour le hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, édifié pour l’exposition de 1937 par Robert Mallet-Stevens sur le Champ-de-Mars.

« Beef ! » : le magazine pour les hommes qui ont du goût / en ont !

Et dire qu’on cherchait des nains de jardin ! On a été servie !

Début septembre, sur invitation d’une amie qui co-manage l’évènement, on a eu la chance de pouvoir visiter à Cologne une foire professionnelle consacrée au jardinage et jardin sous toutes ses coutures.

Cela nous intéressait : les fleurs, la verdure, l’idée de nature. Éventuellement, on voulait savoir aussi donc, si les fameux petits nains que l’on trouve dans de nombreux jardins ouvriers ou de devant de maisons bien proprettes outre-Rhin, évoluaient un peu. S’actualisaient.  Enfin, on était simplement curieuse d’expérimenter « life » ce qu’est une « Messe » autre que celles consacrées à des machines-outils ou produits high tech par exemple.

On n’a pas été déçue. Mais submergée et… estomaquée au sens propre du mot.

Avec plus de 2100 exposants de 60 pays différents, le salon en question est en effet le premier à l’échelle mondiale et occupe chaque année pas moins de 11 halles du site de la foire de Cologne. Soit en gros les trois quarts de sa surface disponible. Oh là, là, par où commencer !

Totalement néophyte, gentiment, on s’est rabattues avec une autre amie sur le département « meubles de jardin », puis, sur celui de la « décoration ».

déco jardin

Ah, on y était bien ! Pots en tous matériaux, de toutes tailles et couleurs ! Petites bottes en caoutchouc sympa, vaisselle vintage, fauteuil en rotin non traité et petit grill mexicain malin ! Et des fleurs, des fleurs, même si pas de nains en vue…

Une heure plus tard, déjà fatiguées, notre hôte nous rejoignit et, après avoir dévoilé l’ampleur de son « bb »,  décida de nous montrer les halles les plus intéressants. Ou spectaculaires, au choix. Après être passées devant celui des plantes vertes (oh non, encore une heure ?), des produits d’entretien (oh non, encore…), du « tout pour l’apiculture » (oh non,…), on arriva dans celui des coups de cœur design (OK) et surtout des « barbecues ».

Et là, ce fut le choc ! On était où ? Parce que là, il n’était plus question de « petits grills mexicains malins », ou du barbecue sur pieds du Lidl ou Aldi d’à côté, mais de monstres électriques ou à gaz tels ceux-là.

Mais c’est pour qui, pour quoi, pour où ?

gazLes yeux écarquillés devant une centaine de ces objets, on avance et les écarquille encore plus quand on passe à côté du stand de « Beef ! ». Rien que le nom déjà, nous fait sursauter !

Là, en bas d’un petit amphithéâtre de quelques gradins, une sorte d’émission TV genre « Top chef » est en train de se dérouler. Derrière le comptoir cuisine, des hommes, quasi tous au look « hipster » comme on dit ici, ou « bobo » – barbe soignée, anneau ou chevalière au doigt, tatouage sur biceps musclés – cuisinent. Et se commentent mutuellement tandis qu’un caméraman zoome sur des filets (de poisson cette fois) en train de rissoler dans une poêle en acier.

Le mieux étant l’ennemi du bien, on apprend ce faisant qu’une goutte d’huile d’olive, une pincée de romarin, sel marin et poivre pimenté sont le nec plus ultra. D’accord, on n’y aurait pas pensé.

« Beef ! tu ne connais pas ? », nous demande une de nos accompagnatrices ? C’est le dernier attribut de la virilité des hommes ici ! Un « play-boy » version cuisine !».

Ah, très bien, non, on ne savait pas. Depuis si !

beefLancé en Allemagne en 2009 d’après très exactement ce concept marketing, « Beef ! Pour les hommes qui ont du goût ! » vole en effet depuis de succès en succès.

Destiné à des cadres supérieurs, ce bimensuel haut de gamme à douze euros le numéro et tiré à plus de 60.000 exemplaires, peut se targuer en effet de proposer aujourd’hui à son lectorat plus de 300 produits sous la forme d’une boutique, de cours, d’évènements culinaires, d’une émission télé et d’un restaurant ouvert en mai dernier à Francfort, la « city » de l’Allemagne de l’ouest.

Au programme : un tiers de recettes de viandes (mais pas que), un tiers de reportage, notamment sur la chasse d’espèces incongrues dans des pays non moins saugrenus, la manière d’abattre les « proies », puis de les préparer, rôtir ou griller, et enfin un tiers d’articles life style.

Le tout assaisonné de photos à la mise en scène érotique léchée et de titres aux jeux de mots intraduisibles, mais très souvent sexistes pour ne pas dire porno.

Exemple : en 2009, le numéro de lancement affichait en couverture une côte de bœuf crue avec la légende suivante « Prends-moi ».

A l’intérieur quoi qu’il en soit, d’incessantes photos de femmes lascives, se languissant d’une entrecôte grillée, d’un tournedos sauce au poivre, un verre de grand cru à la main, bien sûr.

Ce positionnement et ces provocations sont parfaitement assumés par la rédaction, qui, essentiellement composée de femmes d’ailleurs, veulent inviter notre pauvre homme du XXIème siècle, totalement désorienté, à réactiver ses instincts primaires et à réinvestir un terrain qu’ils n’auraient jamais dû abandonner aux femmes. Que vivent donc les viandes crues, le plaisir du touché et tripoté, les abats étalés sur un marbre (« il faut que tout sorte »), les couteaux et coutelas en tout genre que l’on se délecte d’aiguiser…

En tous les cas, ça marche !

beef fraA tel point d’ailleurs, qu’en 2014, l’éditeur de « Beef ! » – Grüner & jahr – a lancé son pendant sur le marché français. Las, les hommes français n’ont pas l’air de « ticken » comme on dit ici, de la même manière qu’outre-Rhin. Car si la version française (deux fois moins chère) reprend le concept allemand, il semble que son côté « beauf » comme dirait Libération ou « pour les hommes qui en ont » passe moins. Devant faire face à des difficultés financières, elle semble tenter de s’assagir avec des titres comme « Par Toutatis » (!) faisant suite à « Embrochez-moi » ou des interviews gentillets de Frédéric Beigbeder.

Ouf. Car ce n’est pas qu’on n’aime pas les bavettes saignantes, ou les côtes de bœuf grillées. Au contraire. D’ailleurs, ce faisant, on a mieux compris certains de ses ascendants et/ou amis franco-français. Mais de là à être vulgaire… on préfère notre petit grill ou chasser les nains de jardin.

 

 

 

 

Succès de l‘AfD à l’Est : le retour de la question allemande

„S’ils veulent, on peut leur exporter quelques gilets jaunes !». Ça, c’était avant le début des grandes vacances à Paris et on avait bien ri ! Ah bien non ! Les Allemands n’en voulaient surtout pas : trop français, trop incontrôlés.

Vu d’outre-Rhin en effet, le mouvement des gilets jaunes avait, les mois d’hiver, surtout retenu l’attention de par sa violence explosive, les exactions commises dans la capitale par quelques infiltrés « blacks blocks » ou d’extrême droite les plus haineux et destructifs de symboles culturels ou de la propriété d’autrui.

Commerces saccagés, cafés et kiosques brûlés, Arc de Triomphe dévasté, 2410 radars détruits… les images de Paris et de l’hexagone en feu, les dommages de plus de 220 millions d’euros occasionnés avaient profondément choqué. Et coupé l’envie d’aller s’y promener.

 « Mais si, ils peuvent venir ! », nous avait pourtant affirmé notre interlocuteur. « Mais ni le samedi, ni le dimanche ! Dans la semaine, il n’y a rien à craindre !».

Ah ces Français ! Leur incurable incapacité à négocier, trouver des compromis raisonnables pour les deux parties et les appliquer ! Non, il faut qu’ils protestent dans la rue! Merci!

La rue ou les urnes ?

Quelques mois plus tard cependant, et même si la rentrée à venir s’annonce chaude dans l’hexagone malgré un grand débat raillé, c’est au tour des Allemands de s’interroger sur le fonctionnement de leur démocratie.

Eux, ne protestent pas dans la rue, c’est clair. Cassent encore moins, car déjà, si vous traversez au rouge alors qu’il n’y a aucune voiture en vue, vous pouvez être sûr d’avoir droit à un regard noir et des remarques de désapprobation. Le contrôle social est partout. Alors s’agissant de la politique, vous pensez ! On ne va quand même pas se singulariser et dire tout haut ce que tout le monde garde par devers soi.

Protester, les Allemands le font dans les urnes uniquement. Et comment !

europaAinsi, les deux élections régionales qui viennent d’avoir lieu le week-end dernier en Saxe et dans le Brandebourg ont confirmé si besoin en était encore, l’inexorable montée du parti d’extrême droite AfD à l’Est où les électeurs étaient, comme pour les législatives en 2017 et les Européennes, très mobilisés.

Avec respectivement plus de 27% et 23% des voix, l’AfD s’est en effet placé comme la deuxième force politique de ces « nouveaux Länder », juste derrière la CDU d’Angela et loin devant le SPP de « No Name » justement, le premier parti socialiste européen de l’histoire n’en finissant plus, comme en France, de poursuivre sa descente aux enfers entamée il y a deux ans.

Dans ce cadre, ce sont surtout les jeunes de moins de 24 ans ou « dans la force de l’âge », qui, comme dans les départements désolés de France, ont manifesté leur mécontentement en choisissant l’extrême droite. Avant même les Verts, en forte progression cependant. Les « vieux », personnes âgées de plus de soixante ans, étant devenues, à l’instar de l’électorat français, une sorte de bastion des partis traditionnels, évitant de peu le naufrage.

Surtout, à quelques mois du trentième anniversaire de la chute du mur, ces élections ont confirmé la spectaculaire fracture économique, sociale et maintenant culturelle/identitaire qui sépare les deux ex-Allemagne.

Ratée la réunification ?

Malheureusement, si ce n’est celle juridique, il semble que « oui », tant aujourd’hui plus qu’hier, tout semble opposer les « Ossis » des « Wessis ». Et ce, dans les deux sens.

Des causes de cette « brunisation » de l’ex-RDA, qui est à l’origine de l’envoi de 98 députés au Bundestag en 2017, on a déjà tout dit.

chômMalgré les milliards d’euros investis depuis trente ans, l’économie n’a en effet pas suivi et si aujourd’hui, le taux de chômage y a beaucoup baissé, les « nouveaux Länder » ont quand même perdu près de 3 millions d’habitants et continuent à en perdre. La peur du déclassement social fait fuir. A quoi sert en effet, de rester dans des « pays » où il n’y a pas d’avenir.

Et plus de passé.

Car c’est bien connu aussi, en « annexant » la RDA en 1989, sa grande sœur de l’Ouest n’a eu de cesse depuis de dénier, ignorer, abaisser, éliminer tout ce qu’il y avait pu avoir de « bon » sous le régime communiste pour le reléguer dans la catégorie méprisante de l’« Ostalgie ».

A ce que d’aucuns appellent une « décivilisation » (plus de travail, de valeurs, d’ordre social, de sécurité, de crèches, d’insignes et monuments… rien de ce qui a fait 40 ans d’histoire), s’est aussi ajoutée la « crise des immigrés », quand, en 2015, Angela Merkel, a ouvert généreusement la porte à plus de 1,5 millions de réfugiés venant des Balkans et du Moyen-Orient.

Non pas qu’en chiffres absolus, il y ait plus d’étrangers et demandeurs d’asile dans les « nouveaux Länders ». Au contraire. Tout au plus un petit 3,8% contre plus de 10% à l’Ouest.

Mais c’est l’évolution qui compte et la nouveauté qui frappe les esprits, car d’étrangers, sous le régime communiste, il n’y en avait pas.

  • En Thuringe ?  + 728% depuis 1991.
  • Mecklembourg – Poméranie ? + 665%
  • Saxe-Anhalt ? + 476% etc, etc…

Quand cela s’ajoute au reste, et que l’on se sent déjà depuis près de trente ans des citoyens de « seconde zone », cela fait paf. Et bien !

Malin et vicieux, l’AfD, qui à l’Est, notamment dans le Brandebourg et en Thuringe[1], est conduit par des hommes politiques tels que Andreas Kalbitz et Björn Höcke, bien connus pour leur fricotage intime avec le parti néo-nazi, fait campagne maintenant en pervertissant l’idée même de la révolution douce de 1989, dite aussi « Die Wende », le « Tournant ». Leur slogan ? « Wende_2.0 ».

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Demain, pour eux en effet, il ne s’agirait rien moins que d’accomplir ce « tournant », en faisant, pourquoi pas, sécession d’avec l’ancienne RFA et en basculant, SVP, dans un régime raciste et populiste assumé. « Nous sommes le peuple »… détourné à la sauce brune.

Le comble dans l’ancien pays des « camarades antifascistes », où les méchants nazis étaient « ceux d’en face », les capitalistes. D’ailleurs, « chez nous », entendez à l’est de la ligne Oder-Neiss, ils n’avaient bien sûr jamais existé.

Du grand art manipulatoire, la sublimation en quelque sorte de ce que Didier Eribon, sociologue français, a très bien décrit il y a quelques années déjà dans « Retour à Reims » sur le basculement de la classe ouvrière vers le lepénisme.

Vive l’isoloir.

Bouh là là. En 1933, quand Hitler accéda au pouvoir, il n’avait obtenu que 32% des voix.

On en rit jaune cette fois.

Car voilà la « question allemande » de retour. Une « question » qui n’en finit pas d’être posée. Une histoire qui ne veut pas être digérée.

Le week-end prochain, je crois que je vais descendre sur Paris. Ah oui, mais non, c’est vrai. Pas le samedi, ni le dimanche, mais dans la semaine je voulais dire.

Quoi que, finalement, c’est pas mal non plus. La rue.

On sait du moins à quoi s’en tenir. Et pas que tous les quatre ans.

[1] Elections à venir fin octobre