Lycée Molière: Mr Clément, Mmes Khalifa et Dollon

Tout un chacun dans sa vie a le souvenir d’instituteur.rices et/ou des professeur.es du second degré qui les ont marqués, voire ont eu une influence majeure dans leurs choix et trajectoire ultérieurs. Pas plus que quiconque, je n’y ai donc échappé. Et ici, de mes années Molière, ce Lycée tranquille du XVIème arrondissement où comme déjà dit, j’ai fait toute ma carrière du secondaire, je voudrais en citer trois : deux profs de Français, et une de Sciences naturelles. Bien, sûr, je garde aussi en mémoire un certain prof d’histoire, Mr Tissault, qui toujours tiré à quatre épingles, menu et droit comme un i, tentait, d’un ton doux, les lèvres légèrement pincées de nous intéresser à sa matière, passion. Las, comme déjà dit, nous étions très indisciplinés et comme il manquait totalement d’autorité il ne donnait cours qu’à deux ou trois oreilles attentives, dont parfois les miennes, ce qui devait être plus que décourageant.

Non, je pense plus particulièrement d’abord à Mr Clément, notre prof de Français de seconde.

Sur Mr Clément à l’époque, couraient les plus folles rumeurs. Cela ne faisait pas longtemps qu’il faisait partie du corps enseignant du Lycée et rien que son allure dissonait. La cinquantaine bien tassée, de bonne constitution pour ne pas dire de forte corpulence, il ne portait pas cravate, comme tous ses collègues masculins, mais, quelle que soit la saison, débarquait dans notre classe toujours débraillé comme on disait : à peine coiffé, barbe de cinq jours non taillée à la Proust sur son lit de mort, chemise ouverte sous son invariable ensemble veste et pantalon en velours côtelé, son cartable en cuir éculé et toujours bourré à craquer.

« Il avait été prof de fac… »; « Il avait eu un problème et dû se faire virer! », « c’était un communiste, un rouge! »… Qu’avons-nous pas entendu le concernant, dans ce Lycée gentillet du seizième arrondissement ! Peut-être d’autres mots encore, que nos oreilles prudes ne devaient cependant pas intercepter ? Moi, je n’y comprenais rien quoi qu’il en soit, n’était encore absolument pas politisée (l’année précédente, Mitterrand avait été élu Président de la République, et dans ce quartier, d’aucun avait craint l’arrivée de chars russes !!!!), et m’en moquait complètement. Sauf que : effectivement, Mr Clément ne donnait pas cours à des jeunes tous juste sortis du collège, mais plutôt à des étudiants d’université ou de classes préparatoires.

Question méthode, nous n’avons donc strictement rien appris. Ou peut-être un peu s’agissant de la technique du résumé, qui me donnait tant de peine. Mais pour le reste – commentaire, dissertation – rien, c’était à nous de nous débrouiller (aux parents ?). Et je me souviens encore aujourd’hui du premier sujet de devoir maison qu’il nous donna alors : « En quoi peut-on comparer les héros de Don Quichotte, L’Odyssée et Lorrenzacio ? » ou quelque chose dans le genre. Rien que de lire les œuvres, cela me prit toutes mes vacances d’automne… sans grand résultat, et aujourd’hui encore je me demande où il voulait en venir.

Pour autant, d’une érudition incroyable, il était passionnant et fascinant, et deux années plus tard, après avoir été « formée » par une vraie prof de Lycée cette fois, c’est juste pour le plaisir que je le retrouvai durant son option « gratuite » en terminale, où, avec deux autres élèves il nous initia entre autres, aux beautés de la Princesse de Clêves, du début de la Recherche et à L’immoraliste de Gide.

En tous les cas, c’est grâce à lui, ainsi qu’à notre professeure de Français suivante, celle qui nous prépara aux bac, que je dois d’avoir été plus tard en classes prépas etc.

Elle s’appelait Me Khalifa, et passait aussi pour une originale dans notre bahut, essentiellement cependant en raison de son allure et de ses tenues vestimentaires. Sorte de Sonia Rykiel mais aux cheveux noirs corbeau, elle portait en sus de ses tenues gothiques extravagantes, toujours d’immenses lunettes de soleil qui sitôt son cours terminé, recachaient ses yeux lourdement maquillés. Jamais, elle ne témoignait aucune sorte de familiarité à notre égard, de sentimentalité mal placée.

On la trouvait distante, mais en fait, elle ne faisait que nous respecter et du coup, nous la respections de même. Car pour ce qui est de ses cours, c’était vraiment une grande Dame ! A l’époque, le programme du bac prévoyait que nous ayons naturellement les connaissances de base s’agissant de l’histoire littéraire en France de la Renaissance à nos jours, mais nous devions aussi plus particulièrement présenter 20 Textes choisis pour l’épreuve orale. Le programme était donc chargé et c’est grâce à elle, et son approche méthodique pour le coup des périodes, auteurs et oeuvres que nous y sommes parvenus. De même que Mr Clément, elle possédait une culture immense et était toujours autant passionnée par sa discipline, et nous fit entrer dans les profondeurs insoupçonnées des extraits qu’elle nous proposait. N’hésitant cependant pas à sortir du « programme » quand elle le voulait, et à expérimenter. C’est à elle, entre autre que je dois d’avoir découvert Paul Eluard et ses « Derniers poèmes d’amour », toujours bien gardés dans ma bibliothèque. A elle également, de m’avoir encouragée dans ma passion toute naissante pour l’Opéra.

Je ne sais comment, ou plutôt si, par le cinéma, cette même année, je découvris la Traviata et surtout Don Giovanni de Mozart par J. Losey, avec dans le rôle titre R. Raimondi. J’étais parfaitement enivrée. Comme nous étudions Molière, je lui ai donc proposé spontanément de faire un exposé comparant les manières dont le sujet était alors traité. Avec un ami, fou d’Opéra – déjà – je passais des heures à le préparer, et sus, je pense, convaincre mon auditoire par mon enthousiasme. Elle, de même, en fut très contente. Las, alors qu’elle nous avait donné une dissert à écrire sur un sujet proche, je m’en dispensais moi-même, estimant avoir rempli mon dû. Elle en fut profondément choquée et m’en tint rancœur quasi tout le reste de l’année. On la comprend. Moi, j’en fus quitte pour la honte, une bonne, une vraie. Comme mon intérêt pour sa discipline était bien réel lui, je tâchai de me faire oublier et eus – étonnamment pour ce qui est de l’écrit- d’excellents résultats au bac.

Mais là n’est pas la question, car nous voulons parler de certains de nos profs, qui nous ont guidé sur notre chemin de vie, et là, nous arrivons donc, à celle, qui, était à tous, notre « prof du coeur », notamment pour ceux qui ayant choisi la section « D » en Lycée, l’eurent alors comme prof principale jusqu’au bac. Je veux parler de Me Dollon, professeure de Sciences Naturelles.

Moi, à l’époque, je voulais devenir Infirmière ou assistante sociale, mais sans vraiment être bien sûre de rien, et avais donc opté pour les « Sciences de la vie et de la terre » comme on dit aujourd’hui, parce qu’elles étaient mieux côtés pour « l’après », offraient plus de liberté de choix.

Mais, on se répéte, nous étions indisciplinés, pour ne pas dire insupportables. Quel sacerdoce quand même que l’enseignement dans le secondaire ! Il faut vraiment avoir la « passion du métier » comme on dit: Soit de sa discipline, mais surtout des enfants, ados et jeunes adultes ! Et le doigté qui va avec. Fait de beaucoup d’expérience, mais aussi de sensibilité et d’intuition.

Madame Dollon rassemblait tout cela. D’office il était clair qu’elle était « gentille », soit avait du cœur, un grand cœur, et naturellement, nous en profitions, la charrions. Jamais elle ne le prenait personnellement. Ignorait nos provocations ou répondait par une boutade. Mais, elle savait alors aussi nous reprendre, et « sévèrement » nous ramener à l’objet de nos études. Je pense que ce qui la distinguait des autres, est justement que tout en étant très prof, elle restait humaine, et ouverte à la discussion quand il le fallait. Toujours est-il, que sans elle, nous n’aurions jamais pu traverser un drame qui nous affecta tous terriblement en année de première (ou de terminale).

Cette année là en effet, un jour, un de nos camarades, Michel, par ailleurs très timide et discret, ne vint pas en cours. Ni le deuxième, ni le troisième etc… C’est à elle, alors que revint, les larmes aux yeux, la lourde tâche de nous annoncer la nouvelle. Michel avait été tué par son père, qui après avoir assassiné toute sa famille, s’était également donné la mort. Quelle épouvante, quelle horreur, quel choc ! Nous étions sidérés, atterrés.

D’autres que Me Dollon aurait pu alors dire « voilà, c’est dit, c’est fait », on tourne la page et continue comme si de rien n’était. Mais elle comprit notre désarroi et même si naturellement nous étions un lycée laïc et multiconfessionnel, nous a accompagné dans notre travail de deuil, en organisant avec nous et en lien avec l’aumônier du Lycée, une cérémonie d’hommage et d’au revoir, comme on le pouvait.

Cela nous a naturellement rapproché. Et l’année suivante (ou les mois suivants), nous avons su lui en rendre gré. Nous étions en fin de parcours, les Sciences nat étaient notre matière à plus haut coefficient, peut-être nous étions-nous un peu assagis, devenant plus calmes et attentifs. Comme on se connaissait mieux maintenant et depuis le nombres d’années passées ensemble, quelque chose dans un changement subreptice de son comportement, nous mit la puce à l’oreille. Me Dollon était plus légère, souriait facilement… On la savait célibataire et du coup, toute la classe s’est mise à spéculer. On a commencé, à espace régulier à la questionner, la taquiner.

Entre deux dissections de souris ou de cœur de bœuf, je vous laisse imaginer. Toujours, elle prenait la tangente, sans manquer de rougir en passant.

Et puis un jour, elle nous a annoncé qu’elle serait absente toute une semaine d’affilée. Nous avons tous éclaté de rire et elle a bien été obliger de nous dire la vérité, à savoir qu’elle se mariait !

Nous étions si heureux pour elle. A son retour, sur son plan de laboratoire, du haut de l’estrade d’où elle nous enseignait, l’attendait un énorme bouquet et d’autres paquets.

Ce fut la fin des années Lycée. En beauté !

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2 réflexions sur “Lycée Molière: Mr Clément, Mmes Khalifa et Dollon

  1. Merci infiniment, Valérie, pour ce cadeau que représente ce nouveau chapitre ! Revenir sur nos souvenirs ne peut nous faire que du bien, je suis contente de voir que, dès maintenant, tu t’y remets. Je te souhaite un séjour en clinique qui t’aide à retomber sur tes pattes (j’essaie de retrouver mes souvenirs de romans russes et / ou de nouvelles austro-hongroises, où les dames vont « prendre les eaux », et font des rencontres qui donnent l’occasion, au minimum, à des dizaines de pages de descriptions, ou dans le meilleur des cas (c’est mon petit côté anarchiste) à des ruptures biographiques fulgurantes …). As-tu besoin de lecture ? De modèles de tricot 😂😂😂😂😂 ? Que j’aille dire qqch à un certain arbre d’un certain parc au Quartier Latin ? Je pense beaucoup à toi, et je t’embrasse C.

  2. Un article très agréable à lire. Merci Valérie !

    Mais quel choc épouvantable ce qui est arrivé à votre copain de classe !

    Bisous

    Réjane

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