Le Lycée Molière (1) : la classe « allemand 1ère langue »

En 1978 ou quelque chose comme cela, mes parents ont perdu leur emploi car leur patron avait vendu tous ses magasins de notre faubourg chic de Paris. Choc. Comme ils étaient cependant de très bons gérants et commerçants, il leur proposa d’acheter pour eux une autre boutique qu’ils rembourseraient régulièrement. Dont acte et nous attérîmes dans le 16ème arrondissement. Des propositions avaient été faites à Marseille et rue Monge dans le 5ème, mais ma mère, trop habituée à un certain standing grand bourgeois de capitaines d’industrie, ne voulait pas.

Naturellement, je ne sais plus quels étaient les taux d’intérêt à l’époque, mais certainement ils devaient être très élevés. La nouvelle boutique était microscopique, dans une rue adjacente à l’avenue Mozart, c »est à dire mal fréquentée, mais elle avait une bonne réputation et il ne tenait qu’à eux de l’entretenir, voire de la développer encore plus. C’était un gros pari, relevable, si on s’y investissait corps et âme. Ce qu’ils ont fait. Quelques années plus tard, elle ne désemplissait pas et la clientèle faisait la queue sur le trottoir dans la rue.

Pour ma soeur et moi, cela signifiait concrètement, changement de quartier et de Lycée. On était encore jeunes, donc cela pouvait « passer ». S’agissant de ma soeur qui apprenait le Russe, seul le Lycée janson de Sailly, rue de la Pompe, venait en question. Elle y fut trés malheureuse, et des années plus tard, quand j’y ferais moi-même mes classes préparatoire aux grandes écoles, je crois que j’ai pu alors la comprendre.

Moi, en 5ème, je fus inscrite au Lycée Molière, rue du Ranelagh, soit direct à côté. Quelle chance !

Je n’avais pas du tout aimé le Lycée Pasteur de Neuilly, où au sortir de mon école primaire si protectrice j’avais été inscrite automatiquement à onze ans, et qui de par sa dimension, les incessants changements de classes et de professeurs, m’avait laissé absente à moi même. Je me revois encore, dans le labo de chimie, avec ma blouse blanche, qui devait, il semble, me conférer un certain statut, ne sachant pas du tout ce que je faisais là. Moi qui aimait la littérature et lire jusqu’à point d’heure, à la lumière des lampadaires de la rue la nuit, je n’ai pris aucun plaisir à étudier « L’enfant et la Rivière » de Bosco. Je ne comprenais même pas ce que l’on attendait de moi.

Le Lycée Molière fut ma planche de salut !

Et j’ai le souvenir très vif de cette nouvelle « rentrée » des classes, tout simplement, parce que avec 3 « nouvelles », qui ne sachions pas où aller, nous nous sommes retrouvées ensemble devant notre salle de classe attitrée, avec du retard, et n’osant naturellement pas « frapper » à la porte, de peur de se tromper et compte tenu déjà du retard accumulé.

Parmi ces deux comparses, mon amie VÉRONIQUE, qui par la suite, deviendra mon âme soeur pendant des années, avec qui nous entretiendrons des relations fusionnelles – trop d’ailleurs – jusqu’à ce que le Lycée (à partir de la première donc), nous sépare, même si depuis, notre amitié, voguant au rythme des vagues de la vie, des choix de l’une et de l’autre, n’a jamais flanchi et demeure – de loin – encore « unanstabar’ (intangible) comme on dit en allemand .

Je crois que Véronique, n’a peut-être jamais su combien elle et ses parents m’ont sauvée, d’une vie à la maison où la violence reprit de plus belle (compte tenu de la pression économique de mes parents) et qui devint rapidement intenable. L’enfer, s’il existe.

Elle, l’aumonerie du Lycée, et ce dernier donc.

Ouvert en 1888, comme troisième Lycée pour jeunes filles de la capitale (sur 23 en tout en France), il le fut, à l’inverse de Fénelon et de Racine, loin du centre, pour des raisons d’hygiène (Passy est alors un village), et aussi pour « hameçonner » de jeunes bourgeoises, dont l’objectif n’était pas de passer le bac (qui leur aurait donné la porte vers l’Université – Les programmes l’interdisaient même), mais juste de former en dehors de l’église de futures mères citoyennes, pas trop idiotes, destinées à être les épouses convenables des »fonctionnaires de la 3ème République » (dans le texte).

Un couvent laïc

Ce qui est drôle cependant, c’est que naturellement et comme tous les lycées d’alors, il est pour autant construit à la manière d’un couvent.

Une fois le porche franchi à des heures bien définies – le portier contrôle naturellement les arrivées, ce qui peut paraître un peu militaire, mais finalement, a du bon sachant que cela protège de potentiels « Amokläufer » comme on dit en allemand, soit de fous décidés à faire une tuerie – vous passez en effet devant la cour d’honneur, exclusivement réservée au proviseur et ses invités du Ministère de l’Education nationale quand il y en a, pour déboucher ensuite sur sa grande cour intérieure rectangulaire.

Un vrai cloître en fait, puisque les salles de cours le cercle de part et d’autre sous de hautes arcades réhaussées même au premier étage lors de son agrandissement dans la fin des années 1950.

A l’origine, cette cour intérieure était divisée en trois, suivant les tranches d’âge que l’établissement accueillait. De mon temps, et même si cette division restait marquée au sol, elle n’avait dans les faits plus lieu d’être.

Quoi qu’il en soit, ce Lycée, au contraire de l’autre vécu l’année précédente, était à taille « humaine », et cela faisait du bien.

Un lycée à part quant au recrutement

Son mode de recrutement, aussi, était très intéressant.

Jusqu’en 1927 où les cours du secondaire deviennent gratuits: beaucoup d’immigrées « blanches » de la Révolution de 1917 en Russie, de « juives » naturellement interdites des congrégations catholiques d’à côté et dont toutes mourront en déportation durant la seconde guerre mondiale. Une élève écrit « les étoiles disparaissent au fur et à mesure ». Sur les 42 élèves décédées entre 1939 et 1945, 31 sont de confession israélite, les autres périssant pour faits de Résistance.

Entre 1936 et 1939, Simone de Beauvoir, qui longtemps fut une de mes égéries, et le reste encore, y exerça aussi en tant que prof de philo, et, après avoir goûté une de ses élèves – Bianca Bienenfeld – , la « refila » à Jean-Paul Sartre ! Ils recommenceront plus tard avec une certaine Olga Kosakiewicz. On passe. Car moi, ce qui me choque dans toutes ces histoires, ce ne sont pas tant les amours saphiques de Simone (elle sera renvoyée pour cela), mais cette façon absolument cynique, de profiter de jeunes femmes immigrés, éthniquement/confessionnellement dévalorisées, pour les embarquer dans leurs jeux pervers. Quand Bianca, apprendra par le biais des « Lettres au castor » le jouet dont elle fut l’objet, elle écrira, naturellement profondément blessée et furieuse son anti livre « Mémoire d’une jeune fille dérangée ».

Quoi qu’il en soit, en 1978, le Lycée Molière était resté tel qu’en « lui même ». Accueillant, dans ce seizième arrondissement hautement bourgeois, des jeunes de tout horizon social, ce qui en faisait un lycée trés hétérogène, mais « familial » si l’on peut dire ainsi. Et je sais, par une petite nièce l’ayant fréquenté dernièrement, ou par des études statistiques relevées par le prof de théâtre (puisque comme son nom l’indique le Lycée Molière pratiquait à un haut degré le théâtre) il y a quelques années que cela a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Dans ce cadre, notre « classe » était d’ailleurs vraiment révélatrice.

Allemand première langue (!)

Comme déjà expliqué dans un billet précédent, moi, personnellement, j’avais d’abord choisi l’allemand par opposition à l’anglais, dont la prononciation me paraissait impossible. Ce n’est que bien plus tard que je m’intéresserais à ce pays, et surtout à l’aire germanophone par le biais avant tout de l’empire austro-hongrois, dont le rêve d’un espace multiculturel m’a longtemps fascinée et fascine encore. J’étais loin de savoir, que cette langue passait pour « difficile » (ce qui n’est pas plus vrai que pour une autre), donc « élitiste ».

Et bien, notre promotion, était tout sauf élitiste, au contraire ! Vraiment. Moi, déjà, je n’étais pas franchement classée haut dans l’échelle sociale. Mais il y avait « pire » que moi si je puis dire ! Nous étions vraiment une classe « melting pot » ! Et du coup trés difficile à gérer. Mais trés !

En Allemagne, les enfants sont « triés » à la fin de l’école primaire, qui ne dure que 4 ans. C’est à dire que à 9 ans, un.e instituteur.trice, décide pour vous de l’avenir de vos enfants. Personne naturellement, ne le relève jamais (de toute façons en Allemagne, personne ne relève jamais rien).

C’est ainsi, que « normalement », ma fille Clara, compte tenu de ses problèmes auditifs, aurait dû être mise sur une voie de garage… aboutissant à RIEN, ou juste bonne à faire la plonge dans un restaurant. Heureusement, on n’a pas suivi le troupeau… et lutté contre ! Encore une chance ! Aujourd’hui, elle poursuit ses études universitaires ! Un mérite, qui lui revient à elle essentiellement tant elle a lutté pour rester dans la course.

En France, vous avez le collège unique. OK, c’est peut être pas ce qu’il y a de mieux, et très inconfortable pour le corps enseignant, mais du moins, cela offre-t-il une chance à tout le monde. Vraiment.

L’allemand, langue élitiste? Pfff. Ma première année (en 5ème donc), nous avons eu la chance d’avoir une « vraie » prof, qui a essayé de nous inculquer quelques bases de la morphosyntaxe allemande. Après, cela n’a été que de charybde en Scylla.

Je ne jette absolument pas la pierre à nos professeures d’alors. En aucun cas, au contraire. Je pense que certaines étaient cependant complètement dépassées par le public auquel elles avaient à faire face. Pour ce qui est des langues en tous les cas, à l’époque, pas trop prises au sérieux par le système.

Nous étions trés cruels.

Pendant des années nous avons eu par exemple une Madame Pommier, que nous appelions naturellement « Apfelbaum ». Elle était tellement terrorisée par nous, que nous réussissions, lors de la Sainte Barbe, le 4 décembre, là où tous les élèves de classes « spé » (préparation aux grandes écoles), descendaient sur nous pour nous asperger de mousse à raser, à l’enfermer dans un placard, pour soit-disant la « protéger ».

C’était tout simplement, affreux. Pour elle, et je m’en excuse aujourd’hui.

Nous pouvions donc être trés cruels, et pour le reste, attelage de bric et broc social, nous étions aussi trés soudés. Pour le pire donc, mais aussi le meilleur. D’ailleurs, aujourd’hui encore, certains « anciens », résidents tous à Paris ou non loin de là, se retrouvent souvent à intervalles réguliers.

Plus tard, toujours dans cette matière, nous avons eu des enseignantes (jamais d’hommes), qui nous balançaient des textes sur le nazisme et le nucléaire. Personne n’avait les bases linguistiques pour ça, et les sujets étaient naturellement sans nom. On ne faisait donc que du présentéisme.

De toutes façons, toute ma « carrière » au collège et lycée, n’a été faite que de ça. Du présentéisme pour l’essentiel, excepté quelques matières ou profs qui me motivaient et dont, dans le prochains posts, je voudrais rendre hommage : à commencer par mes enseigants de français (pour la discipline), et de sciences nat (pour l’humanité).

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