DLA2 : Voltaire à Francfort

Alors même qu’hier à Würzburg, jolie ville paisible de Bavière, un attaque sauvage commise par un jeune réfugié somalien équipé d’un couteau faisait 3 morts et plusieurs blessés graves au nom de « Allahou akbar », revoici une fois de plus cette année encore posée la question du « fanatisme religieux » (Et des troubles psychiatriques associés, l’un n’excluant pas les autres et vice versa).

Pour l’heure, l’Allemagne est sous le choc, mais demain et après demain, sûre qu’elle se rappelera les attentats qui ont frappé la France les mois passés, dont l’affreuse décapitation de Samuel Patty en octobre dernier, et peut-être aussi Voltaire, qui durant toute la dernière partie de sa vie, se battit contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux. « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant » écrivait-il ainsi en 1764 dans l’article « Fanatisme » de son Dictionnaire philosophique.

Ce que les Allemands savent moins en revanche, et les Français certainement aussi, est que pour mener ce combat qui le fera en France tout aussi bien défendre le protestant Jean Calas accusé à tort d’avoir assassiné son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme, ou le catholique Le Chevalier de la Barre, épouvantablement torturé et exécuté pour un blasphème qu’il n’avait pas proféré, ils fallait d’abord qu’il se détache complètement des « grands » de ce monde. Soit des souverains régnant alors des deux côtés du Rhin.

Et c’est là qu’entre en scène Francfort, ville dans laquelle il sera « emprisonné » durant 36 jours sur « ordre » de Frédéric Le Grand à son retour de Berlin : un séjour humiliant, qui marque une rupture définitive dans sa vie.

Berlin ? Frédéric le Grand ?

Tout un chacun se rappelle du Lycée en effet, que Voltaire fit un séjour de près de 3 ans entre 1750 et 1753 auprès de Frédéric II, qui, francophile et francophone comme tous les aristocrates des cours d’Europe de l’époque, se targuait de philosophie et voulait avoir auprès de lui, le grand Voltaire, pour « l’éclairer ».

De fait, il se connaissait depuis 1736, mais leur relation n’en était restée qu’à des échanges épistolaires et collaborations éditoriales, dont le fameux « Anti-Machiavel » (1736-1740) et quelques visites de la part de Voltaire, qui, jouant sur plusieurs tableaux en même temps, pensait servir d’intermédiaire diplomatique entre les couronnes de France et de Prusse.

En 1749 cependant, sa longtemps maîtresse et surtout âme soeur Emilie du Châtelet meurt, et avec son décès, il perd aussi sa protectrice car Voltaire, de par ses écrits notamment ceux sur la monarchie constitutionnelle anglaise et tant d’autres encore dénonçant l’absolutisme royal, n’est pas bien vu auprès de Versailles et Louis XV. Déjà embastillé une fois dans sa jeunesse, depuis des années il est sous le coup d’une lettre de cachet jamais levée, et se décide alors à prendre le large pour Berlin, où depuis des années le roi de Prusse l’appelle.

Las, l’idylle ne dure pas longtemps.

Flatté naturellement par l’invitation (et ses multiples avantages matériels), et pensant naïvement qu’il a enfin trouvé son futur « despote éclairé » (déjà on se demande comment on peut être « despote » et « éclairé »), rapidement, il se rend compte qu’il est instrumentalisé, Frédéric II de Prusse étant avant tout un politique, qui se sert de lui pour améliorer et corriger ses écrits en français mais de fait poursuit sans état d’âme ses visées hégémoniques sur le reste de l’aire germanophone .

A la cour du chateau de Sans souci, résidence d’été du roi à Postdam, les débuts sont prometteurs. Dans la petite cour qui entoure Frédéric II, on ne trouve, dit-on, que deux allemands. Les autres sont français, italiens etc… Les soirées sont divertissantes. Voltaire brille de par son esprit et sa verve, « un souper sans Voltaire c’est un bague sans diamant », Frédéric joue dans son petit cercle quelques unes des nombreuses oeuvres pour flûte traversière qu’il a composées, dont pas moins de 121 sonates, aujourd’hui toujours interprétées.

Mais tout se dégrade assez vite. Du fait de la duplicité de Frédéric II certes, mais aussi de Voltaire lui-même, car ce dernier était loin d’être un saint.

« On presse l’orange et on jette l’écorce »

A Berlin où il finit d’écrire « Le siècle de Louis XV » et « Micromégas », il s’adonne aussi à une de ses activités préférées : la spéculation financière, et commet en quelque sorte, par le biais d’un certain Hirschel, un délit d’initié, qui lui rapporte gros (Voltaire était extrêmement riche), mais ternit quelque peu sa réputation. Surtout, ce qui ne passera pas, c’est son attaque au vitriol, comme il en avait le secret et sans bien sûr prévenir le Roi, du Président de l’Académie des Sciences de Berlin – Maupertuis – français comme lui, mathématicien qu’il conteste et…ex-amant d’Emilie.

S’en est trop pour Frédéric. Déjà – avant/pendant/après – il avait fait savoir à un proche « J’ai encore besoin de lui tout au plus une année : on presse l’orange et on jette l’écorce », mais là, l’affront est majeur et il fait brûler le pamphlet de Voltaire sur la place publique.

Ne reste plus à ce dernier qu’à partir.

Ce qu’il fait tranquillement, à ses aises matériellement parlant et sûr de son bon droit.

Parti le 26 mars 1753, ce n’est que fin mai de la même année qu’il arrive alors à Francfort, ville libre d’Empire (Romain germanique), c’est à dire, dépendant directement de l’empereur d’alors, un Habsbourg de Vienne.

Et là, coup de tonnerre. Alors même que Frédéric II n’a aucun droit dans cette ville, il fait « arrêter », ou disons « bloquer » Voltaire. Motif : celui-ci aurait dans ses malles un recueil de poésies compromettant de sa majesté (effectivement, ce dernier était homosexuel et, par ailleurs, y raillait toutes les cours européennes).

L’attente des malles durera et s’envenimera, l’intermédiaire de Frédéric, « embastillant » littéralement Voltaire, mais dans un tripot obscur de la ville des bords du Main.

Vous imaginez la fureur de Voltaire! Lui, qui a fui la Bastille, la vraie, celle de Paris, se retrouve sous résidence surveillée dans une vulgaire auberge francfortoise, et ce, sur ordre du Roi de Prusse! D’autant qu’on le fouille et lui confique son tabac !

Ah et bien, c’est ça, les « despotes éclairés »!

Ceci dit, Frédéric avait raison de se méfier, car Voltaire – vous l’aurez compris – était aussi un grand manipulateur. Et que je t’écrive des lettres partout, dont à la cour de Vienne, pour dénoncer « l’infâme » et promettre par la même la révélation de secrets bien cachés…

A Francfort, dont il reparti après 36 jours d’humiliation, Voltaire eut le soutien de Goethe et Heine. On a peine à croire que ces hommes vécurent à la même époque, tant à première vue, tout les différenciait.

Arrivé à Colmar, il veut rentrer à Paris, mais Louis XV ne lève pas sa lettre de cachet.

Du coup, Voltaire décide de s’installer près de Genève, à Ferney, où, loin des capitales, il tiendra désormais SA COUR, lançant toute la force de son intelligence, de sa plume et de ses finances reluisantes, dans ses propres combats.

« Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qui qu’il leur nommerait ».

Tellement vrai.

De l’Allemagne (1) : enseignement des langues étrangères et culture

Comment en vient-on à s’intéresser à, aimer un pays ?

Me concernant, ce fut d’abord par la négative. Enfant, je détestais la prononciation anglaise (et suis toujours une grosse nouille en la matière), et de ce fait, la langue allemande me paraissait un oasis de clarté. Il n’y avait pas d’efforts à fournir. A part la prononciation du « h » naturellement, que, comme 90% des français, j’ai d’office laissé tomber, on pouvait parler normalement.

Certes les « cas » et les déclinaisons étaient un problème, mais malgré tout, il suffisait de ne pas prononcer les finales des mots et, surtout, de mettre le verbe à la fin.

Cela, c’était au collège, puis au lycée.

Du plus loin que je m’en souvienne, je n’ai eu en 5ème qu’une prof un peu structurée et exigeante, qui tenait quand même à ce que l’on parle « allemand » et pas un « français allemanisé ». Pour le reste, cela a été la grande catastrophe de l’enseignement des langues en France.

1/ De toutes façons, à l’époque, cela n’était pas « en soi » valorisé (en Allemagne, les langues vivantes valent « en points » les mathématiques)

2/ La didactique était assez archaïque. A partir de la 2nde, on n’a plus « parlé » que du nazisme ou de grands thèmes de société, alors que nous n’avions – tous – même pas atteint le niveau A2 de ce que l’on appelle aujourd’hui le « Référentiel européen commun pour les langues ». Et aucun recul, ni historique, ni sociologique, aucune maturité pour se lancer dans de tels débats, hors de notre portée.

Passons. Quand je me suis retrouvée en hypokhâgne à devoir traduire des textes littéraires de l’allemand vers le français et vice versa… je me suis ramassé des 3. Et c’était gentil (j’étais carrément nulle). Je crois qu’au concours d’Ulm, j’ai eu un « 5 ». Re-gentil. Pas souvenir d’avoir écrit un seul mot.

En revanche, j’aimais la littérature et la culture allemande. Germanophone.

Qui n’a pas à 16 ans- l’âme un peu enflammée, aspirant à des ciels plus bleus, des idéaux lointains, un esthétisme désincarné – lu avec fièvre :

  • Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke (autrichien lui)
  • Les souffrances du jeune Werther et Les affinités électives de J.W. Goethe
  • Tonio Kröger et Mort à Venise de Thomas Mann

Certainement, sur le fond du fond, on n’y comprenait rien et prenait tout au pied de la lettre, mais peu importe, car c’est à partir de là que l’on s’est prise à rêver de l’espace germanique. Ah, Weimar ! Ah, Vienne! Ah Münich !

Et oui, je ne regrette pas Weimar et ai des souvenirs enchantés de la maison de Goethe, son défilé de pièces toutes autrement colorées, le parc à l’anglaise de la ville, sa somptueuse bibliothèque d’Amalia, qui malheureusement a brûlé il y a quelques années.

Sans parler de Schumann, de Schubert, mon chouchou, de Bach bien sûr, des « Les 4 derniers Lieder » de Strauss et des Wesendonk Lieder de Wagner.

Et aujourd’hui encore, plus que jamais, j’aime la langue (et la littérature) allemande. Sa capacité, au mieux d’elle même, à imager le monde, ancrer son expression dans le concret (comme « Ohrwurm » ou « Schadenfreude » par exemple).

Las, plus que jamais, j’ai aussi le sentiment qu’une sorte de « hiatus » s’installe définitivement.

Entre le « fond » des choses, et le discours.

Avec, dans la vie courante, une sorte de jargon fonctionnel issu du monde anglo-saxon et technocrate, juridique, de conventions sociales bien établies faisant l’apologie du « consensus à l’allemande ».

Et la « vraie vie »