Sérigraphie colonaise III : Hittorff, cet inconnu de la Concorde

Les lendemains de fêtes sont toujours un peu difficiles, dit-on, et en ce début du mois de janvier 2020, nous souhaitons à tous une merveilleuse nouvelle année nous demandant cependant : qu’avez-vous fait ?

Savouré sans façon un dîner de réveillon bien arrosé avec quelques amis ? Admiré un feu d’artifice dans un pays germanophone ? Regardé le soleil se coucher à l’horizon d’espaces asiatiques ou de plages pacifiques ?

Et / ou aussi dansé ?

Nous n’étions pas à Paris, mais si cela avait le cas, sûr en ce qui nous concerne, que nous aurions été guincher, et ce, sur la place de la Concorde !

Quoi ? Place de la Concorde ? Mais ce n’est pas du tout un endroit « populaire » au contraire de la Bastille où la Mairie de Paris invitait également tout un chacun à bouger son popotin fin 2019.

Oui, mais la Concorde, cela aurait été en hommage à un autre colonais – le dernier de la série – qui en a été l’architecte et que personne, mais absolument personne ne connait : Jacques Ignace Hittorff ! Pourtant, cet autre « Jacques », né en 1792 à Cologne donc et mort à Paris en 1867 est l’auteur de nombreux autres ouvrages qui marquent toujours aujourd’hui le paysage et l’image de la capitale française. A commencer par Les Champs Élysées et la Place de l’Etoile!

hitt affiche

Vous m’en direz tant !

Incroyable n’est-ce pas, mais peu étonnant finalement.

Car de fait, dès 1801 et l’annexion par Napoléon 1er de la Rive gauche du Rhin, Jacques se retrouve… français. Fils unique d’un père « maître tôlier » et entrepreneur en bâtiment, très vite, il se destine à l’architecture, un choix que son père approuvera par « amour des églises romanes de Cologne ». C’est parti : Parallèlement à une formation pratique (nous sommes en Allemagne), il fréquente alors assidûment entre autre Ferdinand-Franz Wallraf, recteur de l’université et collectionneur imminent (on lui doit un des plus beaux musées de la ville) qui l’initie au classicisme français et l’encourage donc à « monter » sur Paris.

A l’époque, malgré ou grâce à la Révolution et surtout l’occupation napoléonienne, les colonais aiment plutôt la France. Ils apprécient les réformes municipales et administratives de l’Empereur (c’est à lui que l’on doit l’équivalent du Code civil outre-Rhin), admirent la culture et la capitale française.

Paris, c’est l’endroit où il faut être ! Alors, quand en plus on est français, on aurait tort de se priver !

En 1810, « Jacques Ignace » intègre donc l’École des Beaux-Arts, récemment créée et, très rapidement, assiste un architecte déjà connu – François-Joseph Bélanger – avec qui il mènera à bien la rénovation de la Halle au blé, près de St Eustache.

Vous le saviez ? Moi, non !

Toujours dans les pas de son nouveau mentor parisien, son ascension est assez rapide et durant toute sa vie parisienne, il réussira à traverser cinq régimes politiques sans perdre son cap.

En 1814, il est nommé « Inspecteur du Roi pour les fêtes et les cérémonies », participe aux festivités du retour des Bourbons et, bien que redevenant allemand suite au Traité de Vienne en 1815, parvient à se faire nommer « Architecte de la ville de Paris et du gouvernement » en 1818. C’est une époque où, après être parti deux ans durant faire des fouilles archéologiques, il restaure la salle Favart, reconstruit le théâtre de l’Ambigu comique… Et épouse en 1824, Rose Elisabeth Lepère, la fille d’un de ses autres mentors en architecture.

Son envol, cependant, c’est à la monarchie de juillet (1830 – 1848) qu’il le doit, comme de nombreux autres Allemands (1), et surtout justement au réaménagement de la Place de la Concorde.

Tour à tour « esplanade du pont tournant » aux limites de Paris, puis place Louis XV à la fin de l’ancien régime, après place de la Révolution (plus de 1000 guillotinés dont le Roi et la Reine), puis place de la Concorde sous le Directoire, et re – place Louis XVI / de la Charte jusqu’en 1830… le nouveau roi « libéral » Louis-Philippe ne veut plus qu’elle soit un élément de discorde politique, soit au contraire « neutre ».

Dans ce contexte, c’est alors à Hittorff que l’on doit en 1834 l’idée de l’édification de l’obélisque du temple de Louxor en son centre et des deux « fontaines des Mers » et « des fleuves » qui l’encadrent, ainsi qu’en son pourtour, ces colonnes rostrales qui célèbrent la vocation maritime de la France, les huit « matrones » représentant les grandes villes de France, veillant alors sur l’unité du territoire !

Pas mal pour quelqu’un à qui on réattribue alors par « arrêté royal » la nationalité française ou pour un « prussien » comme devaient souvent l’appeler justement ceux qui ne l’appréciaient pas, dont le baron Haussmann par exemple, qui vit certains de ses projets, contrariés par les remarques de Hittorff qui avait ses entrées auprès de Napoléon III.

 

Car de fait, « Jacques Ignace » va continuer sa carrière de manière flamboyante. Il fait partie de toutes les Académies européennes, enchaine les publications sur l’architecture hellénistique et réalisations : L’intérieur polychrome de l’Église Saint Vincent de Paul ; le cirque d’été, le cirque d’hiver (si, si) ; la Fondation Eugène Napoléon; le Bois de Boulogne, les Champs-Élysées jusqu’à leur rond-point et la Place de l’étoile déjà cités !

Pour finir: la gare du Nord (1861-1865), qui, aujourd’hui encore comme à l’époque, reste la première gare de France, de par son trafic.

gare

Quel destin pour le fils d’un « maître tôlier » colonais, auquel France culture avait consacré une série d’émission en 2017 et le Musée Carnavalet une exposition en 1986.

Comme nombre de ses compatriotes exilés par souhait ou nécessité à partir de la monarchie de juillet à Paris, Jacques Ignace Hittorff vécut la plupart de sa vie parisienne dans le 9ème arrondissement de Paris, près de Notre-Dame-de-Lorette.

Comme Jacques Offenbach, de vingt-cinq ans son cadet, il est enterré au cimetière de Montmartre.

[1] Offert au couple royal par le sultan égyptien Mohammed Ali. Érigé en 1836. En 1998, coiffé enfin de son pyramidion en or.