Sérigraphie 1 : « Köln an der Seine »

Qu’est-ce qui a bien pu piquer le Musée municipal de la ville de Cologne pour nous présenter depuis fin août dernier et jusqu’à fin janvier prochain, tout à coup, sans crier gare et ancrage aucun avec l’actualité ou des commémorations historiques quelconques une exposition intitulée « Cologne sur Seine » ? Ou comment, cette ville romaine puis hanséatique et sans aucun doute francophile depuis la révolution de 1789, eut l’insigne honneur d’avoir comme seule ville au monde en 1937 son propre pavillon lors de l’exposition universelle qui se tint alors à Paris.

Rien.

Rien, si ce n’est, l’incroyable documentation qu’ont légué deux photographes colonais de l’époque – Hugo et son fils Karl Hugo Schmölz, alors âgé de dix-neuf ans – que le Musée a décidé de présenter, parallèlement à une autre exposition sur le Cologne de l’après-guerre, composée également des clichés de Schmölz le jeune et déjà rendus publics il y a vingt-cinq ans.

On les remercie, tous, car non seulement ces clichés sont d’une qualité esthétique extraordinaire, mais ils viennent nous rappeler des faits un peu oubliés bien que toujours aussi sidérants quant à la situation géopolitique globale et les relations franco-allemandes de l’avant seconde guerre mondiale. Et d’autres, parfaitement inconnus, tel ce pavillon-brasserie-salon de thé colonais aux pieds du Trocadéro en bord de Seine, où, quelques invités triés sur le volet, eurent même droit à assister à un « cancan » très rhénan soit, bien sûr, carnavalesque.

1937, l’année critique européenne

Décidée en 1934, la dernière exposition universelle qui se tint à Paris entre le 25 mai et le 25 novembre 1937, faillit bien en effet ne pas voir le jour et fut largement détournée de ses objectifs initiaux. « Petite » exposition, sensée à l’origine présenter les « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne », elle fut également, compte tenu de l’accroissement des tensions internationales de l’époque, chargée in extrémis de promouvoir la paix.

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De fait, elle se transforma en une immense scène open air où, à travers leurs bâtiments néoclassiques et grandiloquents, s’affrontaient en réalité les deux grandes puissances en présence d’alors : l’Union soviétique de Staline, et le Reich montant d’Hitler.

Avec du recul, 1937 peut en effet être considérée comme une année charnière en Europe. L’année précédente, l’Allemagne qui a déjà réintroduit le service militaire, a fait un pas supplémentaire dans la provocation des vainqueurs de 14-18 en remilitarisant en mars la Rhénanie, longtemps occupée par les forces françaises et britanniques. L’été, les jeux olympiques à Berlin ont été l’occasion de réaffirmer le retour (ou l’arrivée) de l’Allemagne (nazie cette fois), dans le concert des grandes nations.

Côté URSS, Staline, lui, a entamé ses grands procès et grandes purges, tout en « s’engageant » aux côtés des Républicains, dans la guerre civile qui vient de commencer en Espagne avec, un mois avant l’ouverture de l’Exposition, la destruction du village basque de Guernica par la légion Condor allemande (ainsi que 13 avions de l’Italie fasciste) en appui de la tentative du premier putsch militaire de Franco.

Peint sous le coup de l’effroi, le célèbre tableau de Picasso sera d’ailleurs exposé à partir de l’été dans le pavillon de la République espagnole et quand un notable nazi allemand lui demandera si c’est lui l’auteur de cette « œuvre » Picasso répondra un laconique et froid « non, c’est vous ! ».

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D’ailleurs, à suivre les péripéties de la construction du monumental pavillon allemand et de la « brasserie » colonaise, on est de nouveau effarée par l’habileté manipulatoire des éminents du Reich nazis ainsi que de leurs sbires colonais. Et de l’aveuglement et complaisance des autorités françaises.

Conçue par Albert Speer*[1], l’architecte en chef d’Hitler, la « Maison allemande », devait certes dès l’origine faire face au pavillon soviétique, mais, suivant les conditions établies par le commissaire de l’exposition, être naturellement et pour des raisons d’ordre esthétique, de la même hauteur. Au cours des négociations cependant, Speer, aidé d’Otto Abetz, le futur machiavélique Ambassadeur allemand à Paris pendant l’occupation et président de la Société franco-allemande, réussiront toujours plus à imposer leurs vues et au final, la tour du bâtiment, haute de 54 mètres, sera un quart plus grande que l’ouvrage russe. L’aigle allemand et la croix gammée surplombant alors pour l’écraser, la sculpture monumentale de l’artiste russe Vera Muchina, qui représentait elle, comme il se doit, un ouvrier et une kolkhozienne brandissant marteau et faucille à l’encontre de l’impérialisme germanique.

Pire, alors qu’en plein Front Populaire, la construction de tous les autres pavillons tarde, grèves et revendications des ouvriers obligent, les édifices russe et allemand, eux, sont prêts quasi en temps et en heure grâce à l’armée des travailleurs nationaux qu’ils emploient directement. A l’ouverture, chacun rivalise en matière de propagande cinématographique, les nazis projettant « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, et ils reçoivent tous deux la médaille d’or de l’exposition (!), cette dernière payant même une partie de la « Maison allemande », considérant le zèle germanique comme la meilleure preuve des intentions pacifistes d’Hitler à l’égard de l’hexagone.

Celui-ci ne viendra cependant pas inaugurer son pavillon dont on dit que l’intérieur est un « rêve de kitsch », « son salon ». Il ne veut en aucun cas rencontrer Léon Blum, socialiste ET juif, démissionnaire un mois plus tard quoi qu’il en soit, ni signer avec la France un éventuel traité commercial qui ne verra d’ailleurs jamais le jour tant il déteste la France justement et ne voit en elle, qu’un futur réservoir de matières premières et d’hommes, pour son grand dessein européen.

« Une petite terrasse flottante qui devra servir de lieu de repos et de délassement »

Si cet affrontement des deux géants aux pieds même du Palais de Chaillot, construit, comme celui de Tokio et l’actuel Musée d’Art moderne de la ville de Paris**[2] pour l’exposition reste emblématique, moins connue est donc l’existence de notre petite brasserie colonaise !!!!

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Pourtant, quand on connait la ville, son histoire et son sens des affaires, finalement, cela n’a rien d’étonnant.

A l’origine du pavillon flottant colonais, aux pieds même du pont d’Iéna et de la Maison allemande, apparemment une invitation parisienne, mais cela n’est pas sûr non plus.

Toujours est-il qu’un certain Karl Georg Schmidt, membre du NSDAP, Maire de Cologne de l’époque et de fait successeur de Konrad Adenauer mis à pied (comme beaucoup d’autres) par les nazis dès mars 1933, s’empressa de prendre la main qu’on lui tendait.

A cela, des raisons politiques toujours, mais aussi commerciales naturellement.

Les liens de Cologne avec la France sont anciens en effet. Sans remonter à des temps antédiluviens, il suffit de rappeler que Cologne la catholique accueillit favorablement la Révolution de 1789 qui la transforma profondément, fut française sous Napoléon entre 1801 et 1814, et tentée, après la première guerre mondiale, de devenir soit la capitale d’un état séparatiste Rhénan (version extrême) contre la Prusse protestante trop dominante et centralisatrice, soit celle d’un Land autonome mais dans le cadre d’un Etat fédéral cette fois (version Adenauer).

« Tête de pont » vers la France, Cologne l’a donc toujours été, et en vertu de cette histoire commune, les nazis ne se privèrent pas de réactiver l’argument dans leur stratégie de séduction et d’endormissement des autorités et de l’opinion publique française.

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Dans ce contexte, Cologne, ville commerçante et de foire, ménageait naturellement aussi ses intérêts économiques et attendait de sa participation à l’exposition universelle parisienne des retombées évidentes.

Décidé un mois à peine avant l’ouverture de l’exposition parisienne, le pavillon colonais est conçu par l’architecte Op Gen Oorth et construit, en bois, en moins de deux mois. Pour le financer, on trouve une solution « magouillarde » bien de Cologne, vendant de force 28 Ford fabriquées sur la rive droite du Rhin à Renault, histoire d’avoir des devises.

Le pavillon, trés réussi et élégant, se compose d’une nef principal perpendiculaire à la Seine et qui accueille, autour d’un escalier central, élément unique du dispositif, des espaces d’exposition de la culture et des arts de la cité rhénane. Le long de la Seine, une terrasse flottante de quarante mètres donc, longée par des vitrines faisant la promotion des entreprises colonaises (Farina, la vraie eau de Cologne, 4771, un ersatz, Stollwerk etc…) et pouvant accueillir jusqu’à près de soixante convives…

Du moins, c’est ce que les organisateurs français avaient prévu. Las, malgré de multiples interventions de la police parisienne qui à chaque fois releva les défauts en matière d’hygiène et de sécurité, faute d’avoir envoyé leurs rapports au bon architecte et à la bonne adresse (l’habituel laissez faire français!), au final, ce ne sont pas moins de deux cents personnes qui prirent régulièrement le soleil en face de la Tour Eiffel.

Avec à la carte, la meilleure des Pils allemande (de Bitburg), des « Kaffee und Kuchen », des vins du Rhin et de la Moselle, le tout servi par l’équipe de l’hôtel Excelsior venue direct d’en face la Cathédrale de Cologne.

Le bonheur sur terre en somme.

Attention cependant. Tout le monde n’était pas « persona grata ». A commencer par les nombreux intellectuels antinazis – dont Heinrich Mann, le frère de Thomas par exemple – réfugiés à Paris depuis le début des années trente.

Au contraire. Et c’est avec empressement que les autorités françaises assurèrent à celles allemandes qu’elles pouvaient compter sur elles. Pour se faire, le pavillon colonais fut rattaché contractuellement à la Maison allemande de Speer, dont les entrées, elles, étaient bien contrôlées. Par les Nazis, immunité diplomatique oblige.

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[1] Après la guerre, Albert Speer, alors qu’il a été notamment aussi responsable des armements et de la logistique du Reich nazi et qu’il présida au choix du site du camp d’extermination du Struthof en Alsace du fait de la présence de granit rose, affirmera naturellement ne rien avoir su de la solution finale. Après quelques années de prison, il sera libéré.

[2] Où l’on peut admirer notamment La fée électricité de Raoul Dufy, conçue pour le hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, édifié pour l’exposition de 1937 par Robert Mallet-Stevens sur le Champ-de-Mars.

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