La France deviendrait-elle pudibonde ?

A l’issue du week-end dernier, zappant sur les quotidiens en ligne français pour faire le tour de l’actualité, quelle ne fut pas notre sidération à la vue des photos d’un pauvre gros sapin en plastique gonflé, kitsch et vert fluo à souhait, posé place Vendôme à Paris à côté de la colonne (en réfection) du même nom.

Ainsi que des titres qui les accompagnaient.

« Un « plug anal » géant installé place Vendôme » (Le Monde)

« Le plug anal Place Vendôme est en fait un arbre » (Libération)

 » Paris : l’UMP demande le retrait du « plug anal » de McCarthy » (Le Point)

Oh, mein Gott, was ist den hier los !!!!! (Les Français le savent)

Quoi ? Ce n’est pas un sapin de Noël façon Duplo, Playmobil ou Lego & Co ? Une satire des jouets et cadeaux de Noël ?

Si, bien sûr petite innocente (ah, ah, ah…), mais, espèce de grande naïve, tu n’as pas remarqué que c’était…. un « plug anal » ?

Euh, non…

Là, on ne remerciera alors jamais assez le Ciel et ses serviteurs, d’avoir enfin éclairé nos lumières. Par « ses serviteurs », on entend ici le mouvement dit du « Printemps français », rassemblement de militants identitaires et d’intégristes catholiques bien de chez nous, qui, dans la foulée de la « Manif pour tous » ont décidé de rétablir un certain ordre moral en France…

Car de fait, tout est parti de leur Twitt en date du 17 octobre : «Un plug anal géant de 24 m de haut vient d’être installé place Vendôme ! Place #Vendôme défigurée ! Paris humilié !»

 Rien que ça. Surtout, quelle célérité et connaissances en la matière !

 Certes, l’artiste, bien connu pour ses provocations « sexe pipi caca », avait déjà de lui même donné une piste interprétative de son œuvre (aussi bonne campagne publicitaire préméditée pour les joailliers de la Place Vendôme), mais il faut quand même avouer que nos « tradis » français en connaissent un sacré rayon en la matière.

Ou ont toujours un catalogue de sex-toy à portée de la main. Intéressant.

D’ailleurs, depuis, les journalistes français s’en donnent à cœur joie ou tentent plus simplement de s’en sortir avec la langue française, ne faisant cependant « qu’aggraver » la situation : « érection de Tree sur la Place Vendôme », « l’arbre dressé »…

C’est vrai quoi, qu’est-ce qu’on aurait pu dire d’autre ? Qu’un arbre, gonflable qui plus est, a été érigé ? édifié ? établi ? élevé ?

Vous riez… Mais qu’allons-nous faire maintenant de tous les monuments hautement phalliques qui impriment de leur marque notre chère capitale ?

La maintenant célèbre Colonne Vendôme ? (44,3 mètres de haut, ouah…)

Et l’obélisque de la Place de la Concorde ? (« que » 23 mètres de haut, décevante en somme)

Et la Tour Eiffel ? (324 mètres de haut, ouf) Pour mémoire, lors de sa construction, une pétition signée entre autres par Guy de Maupassant, Alexandre Dumas Fils, Victorien Sardou, Leconte de Lisle, Charles Garnier, Charles Gounod… demandait sa destruction.

Misère. Qu’est devenu l’esprit grivois gaulois?

En attendant, tout cela est un peu ridicule et n’a en fait rien de drôle du tout.

On peut penser ce que l’on veut de l’art et/ou de la liberté d’expression (pleurons avec Molière), reste que la seule vue d’un conifère, sous toutes ses formes et tailles, nous trouble maintenant.

D’où la seule et grande question qui vaille : Oserons-nous « ériger » un sapin de Noël pendant l’avent dans notre salon cette année ?

Quand le mur est tombé, je… n’étais pas né .

Il fut un temps où, quand je demandais à des adultes apprenant le français ce qu’ils faisaient quand le mur de Berlin est tombé, j’eus l’occasion d’entendre d’incroyables histoires.

Tel allemand, qui, expatrié à Paris, découvrit « la chose » en achetant son « Libé » après le petit déjeuner et en tomba presque d’inanition sur un trottoir de la capitale.

Tel autre qui, journaliste à la Deutschlandfunk alors en poste à Berlin, dînait tranquillement dans un Restau du Ku’ damm (un des endroits chics de Berlin Ouest), quand tout à coup il vit passer une « trabi » si ce n’est pimpante du moins klaxonnant à tout rompre sur l’avenue… et qui, toujours lui, reçu 30 secondes plus tard un appel de son rédacteur en chef le priant d’aller illico presto, au pied levé, couvrir l’événement avec son micro de fortune et sa propre émotion à gérer.

Tel autre enfin, jeune musicien à Dresde, qui alors qu’il animait une soirée dansante sur un bateau mouche quelconque sur le cours de l’Elbe, ne put s’empêcher de s’arrêter le souffle coupé, quand le dit bateau passa sous un pont où veillaient, en rang et bien alignés des milliers de VoPo, comprenez des militaires de l’armée est-allemande, armés jusqu’aux dents, les chars à disposition pas loin dans une obscure banlieue, tous prêts à intervenir et casser du « contre-révolutionnaire » au cas ou le parti donnerait son feu vert.

Brrrrrrrrrr.

Bon.

Ça, c’était il y a une dizaine d’années.

Aujourd’hui, la plupart de mes interlocuteurs en français, sont des jeunes de moins de 25 ans, soit qui à l’époque n’étaient pas même nés.

Or d’après un sondage publié récemment outre-Rhin, il semblerait quoi qu’il en soit, que moins d’un allemand sur deux ne sache quand le mur de Berlin a été seulement construit (Réponse : août 61).

Alors, pour une jeune d’aujourd’hui, né et ayant grandi dans une Europe en paix et quasi unifiée, difficile voire impossible de s’imaginer une demi-seconde ce que signifiaient le rideau de fer, la vue seule d’une frontière entre l’Ouest et l’Est, le passage terrorisé de cette dite frontière et… le mur de Berlin.

Pour ceux donc qui aurait oublié, n’aurait jamais su et avant que ne commencent les commémorations de sa chute (le 9 novembre prochain, dépêchez-vous pour les billets d’avion, de train et les réservations d’hôtel…), rappels en quelques images… de ce mur de protection « antifasciste » (comprenez devant empêcher les allemands de l’Est d’aller fricoter avec le système capitaliste dévoyé de l’Ouest, ou dit autrement, de fuir la RDA et vider le pays des travailleurs par excellence… de ses travailleurs).

Le mur, pendant sa construction en 1961.

Le dispositif de la frontière berlinoise (le mur, en somme) : 156,4 kms de frontière bétonnée, 302 tours d’observation, 20 bunkers, 11 504 militaires au service des frontières.

On estime qu’entre 138 et 245 personnes y périrent. Pour pouvoir repérer les éventuels fuyards, une bande de sable fin (en jaune sur le croquis) était tous les jours impeccablement ratissée pour permettre de noter chaque trace de pas…

Côté Est, le mur était blanc (ou neutre) histoire de mieux les percevoir également. Côté Ouest : des graffitis.

Ici, pour parfaire le tout, vous remarquez des fils de métal auxquels sont attachés des bergers allemands, qui furent euthanasiés après la chute du mur. Il existait près de 260 tronçons de tels fils. Cela rappelle autre chose et donne froid dans le dos.

La Postdamerplatz du temps du mur. N’est-ce pas charmant ?

Enfin, avant qu’un post sur le 9 novembre ne suive, petit rappel de l’ambiance pas du tout toujours pacifique dans laquelle s’est déroulée cette « révolution de velour ».

Tout le monde a vu Good By Lénine (Wolfgang Becker, 2003) je pense. Cet extrait se situe au début du film. Quand la Stasi rafle le maximum de manifestants…

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19467649&cfilm=52715.html

« Das Mädchen » : la « gamine ». Quand Kohl s’oublie.

Il est triste souvent de constater comment des gens en fin de vie, devenus impuissants à dominer le cours des choses, les autres et leur propre corps, tombent dans l’amertume, le ressentiment sans fin, la rancune, l’aigreur… ne réussissant pas à faire la paix avec eux mêmes et leur entourage.

On le comprend, oh combien, mais parfois, cela tourne à la farce car tout n’est toujours pas bon à dire. Surtout quand on voulait entrer dans l’Histoire avec la stature d’un homme d’Etat, visionnaire et responsable.

Ainsi en va-t-il en ce moment d’Helmut Kohl, 84 ans, Chancelier de la RFA de 1982 à 1998 et « père » de la réunification.

Alors que l’Allemagne s’apprête à fêter le 9 novembre prochain les 25 ans de la chute du mur, celui qui présida la CDU de 1973 à 1998 et l’immense destinée de son pays, ne cesse de défrayer la chronique médiatique outre-Rhin.

En cause : le livre du journaliste Heribert Schwan, « Testament » (Ed. Heyne) basé sur les quelques 600 heures d’interviews que « le père de l’unité allemande » avait bien voulu lui consacrer entre 2001 et 2002, avant qu’un AVC (accident vasculaire cérébral) ne le cloue sur un fauteuil roulant en 2008.

Et où il règle ses comptes avec tout un chacun, ses proches (Schäuble, Blum) et ennemis de toujours, sans élégance et le tout dans le même sac. Dont Angela Merkel.

 Et là, une sorte de sursaut féministe nous prend. Non pas que nous le soyons, ou qu’Angela soit notre tasse de thé, mais quand on lit ce qu’on lit sur elle, notre sang ne fait qu’un tour.

Passe encore que la jeune femme, alors âgée de 35 ans, engagée corps et âme dans l’opposition au régime communiste de son pays de l’époque ne sache pas « manger avec un couteau et des fourchettes » et se plier aux protocoles des républiques bien établies, n’ait pas de « vision »…

Mais qu’elle soit « das Mädchen » soit une « gamine », là, c’est trop. Dans le mépris.

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2014/10/07/vacheries-et-confidences-d-helmut-kohl_4501800_3214.html

http://www.lefigaro.fr/international/2014/10/06/01003-20141006ARTFIG00263-helmut-kohl-raille-le-manque-d-intuition-d-angela-merkel.php

En Allemand, « das Mädchen », à moins que vous ne vous adressiez affectueusement, à une enfant de 8 ans, cela est tout sauf « mélioratif ».

 » Das Mädchen », c’est la « petite fille » légèrement bête mais bien gentille, l’innocente, la stupide, la naïve, l’idiote de service, voire la « bonne » (Comme les chambres de « bonnes ») ou la pute (la « fille » dans la rue quoi). Bref, rien de neuf sous le soleil dans un monde patriarcal et misogyne.

C’est un peu beaucoup non ? Normal en politique mais quand même « nul », non?

Depuis, Angela a su montrer qu’elle était une tacticienne hors pair et savait faire le vide autour d’elle. Et gouverner, au centre, une nation en mal d’identité.

Du moins peut-on lui reconnaître cette qualité. Féminine ? Peu importe à la limite.

Présent à la Foire du livre de Francfort la semaine passée pour « vendre » ses mémoires officielles « De la chute du mur à la réunification » (Ed. Droemer), Helmut Kohl semble n’avoir eu qu’une remarque à faire « Personne n’est là, comme avant ». Bonjour tristesse.

« Ich hatte einen dicken Kopf »

Dimanche dernier à Cologne. Profitant d’une journée clémente, nous nous promenons à travers la ville et atterrissons sans l’avoir prévu du côté de Eigelstein, en pleine course cycliste.

Situé juste à côté de la Cathédrale (et de la gare), entre les anciennes enceintes romaines et celles du Moyen-Age, Eigelstein est un de plus vieux quartier de Cologne. Un temps « fermé » pour cause de prostitution dans les années 60, depuis trois décennies appelé « la petite Istambul » en vertu de sa population turque, « Eigelstein » a pour autant gardé son côté très populaire « typiquement colonais », pour ne pas dire allemand.

Assis à la terrasse d’un café bondé, et alors que nous attendons depuis un quart d’heure notre commande, une femme poussant devant elle un landau, nous demande si elle peut prendre place à notre table. En Allemagne, ceci est de coutume et bien sûr nous disons oui.

Elle commande un Coca et un café liégeois à une serveuse de passage et complètement débordée.

Aussitôt la conversation s’engage.

« Ma fille m’a refilé la p’tite parce qu’ils sont en plein déménagement. Je n’ai pas eu mon mot à dire, elle me la mise dans les bras et m’a dit, promène-la ! ». On s’imagine la scène.

Difficile cependant de donner un âge précis à cette Grand-mère. De taille moyenne et de saine corpulence, ses cheveux noir corbeau sont montés en un chignon crêpé dans les règles de l’art. Mangé par de larges lunettes de soleil à la Dolce & Gabbana, son visage suggère un généreux usage de fond de teint ou de studio de bronzage.

Dans la poussette, la petite commence à pleurnicher. Sa Grand-mère lui prépare vite un biberon de lait, la prend avec précaution dans ses bras et lui donne à manger. Ce qui semble être un nouveau né, tête goulument.

« Doucement ma petite, doucement. Tu avales toujours trop vite et après tu recraches tout ».

La minuscule n’en a cure, déglutit sans reprendre sa respiration et effectivement après quelques lampées, s’étrangle…

« Tu vois, je te l’avais bien dit », lui parle sa Grand-mère en lui essuyant d’un seul geste, les lèvres, le menton et – tant qu’on y est – tout le visage.

« Elle a quel âge ? »

« Sept semaines… Ma fille est en train… »

La serveuse arrive enfin avec nos boissons.

Ma GM lui commande pour la deuxième fois son Coca et son Café liégeois.

« Dites-donc, vous ne trouvez pas qu’on attend longtemps dans ce café ? ça fait dix minutes que je suis là avec la petite et je n’ai toujours pas eu ma commande ».

« Ils sont débordés ».

La petite a fini de manger et sa grand-mère tente de la calmer en la mettant sur son épaule et en lui tapotant dans le dos.

Quelqu’un passe sur notre trottoir et la salue par son prénom.

Peu après, un homme, venant du bar PMU d’en face, traverse la rue et vient aussi à sa rencontre. Elle semble connaître tout le quartier.

« Salut Christian, ma fille est en train… ».

Le Coca arrive sans le Café Liégeois. Elle repasse sa commande à une autre serveuse et rajoute un autre Coca sur sa liste. La serveuse est en pleine confusion.

Quelques instants plus tard, un adolescent, qui s’avère être aussi son petit fils, la rejoint à sa table, une liste de pari pour les matchs de foot en cours à la main.

« Tu veux un Coca ? ça fait dix minutes… »

La petite de 7 semaines, elle, s’est endormie, confortablement installée sous une petite couverture entre les deux seins généreux de sa grand-mère. Celle-ci regarde à intervalle régulier si tout va bien.

Le Café liégeois n’arrive toujours pas. Légèrement excédée, ma voisine commence à me parler de son dernier week-end, où, à Dellbruck, un autre quartier éminemment populaire de Cologne, il y avait une fête de rue à laquelle elle s’est rendue. Et qui n’a pas plus été un succès.

« Ach es war auch voll. Ich hatte so einen dicken Kopf ! »

Comprenez, elle avait trop bu, mais pas du Coca.