DLA2 : Voltaire à Francfort

Alors même qu’hier à Würzburg, jolie ville paisible de Bavière, un attaque sauvage commise par un jeune réfugié somalien équipé d’un couteau faisait 3 morts et plusieurs blessés graves au nom de « Allahou akbar », revoici une fois de plus cette année encore posée la question du « fanatisme religieux » (Et des troubles psychiatriques associés, l’un n’excluant pas les autres et vice versa).

Pour l’heure, l’Allemagne est sous le choc, mais demain et après demain, sûre qu’elle se rappelera les attentats qui ont frappé la France les mois passés, dont l’affreuse décapitation de Samuel Patty en octobre dernier, et peut-être aussi Voltaire, qui durant toute la dernière partie de sa vie, se battit contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux. « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant » écrivait-il ainsi en 1764 dans l’article « Fanatisme » de son Dictionnaire philosophique.

Ce que les Allemands savent moins en revanche, et les Français certainement aussi, est que pour mener ce combat qui le fera en France tout aussi bien défendre le protestant Jean Calas accusé à tort d’avoir assassiné son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme, ou le catholique Le Chevalier de la Barre, épouvantablement torturé et exécuté pour un blasphème qu’il n’avait pas proféré, ils fallait d’abord qu’il se détache complètement des « grands » de ce monde. Soit des souverains régnant alors des deux côtés du Rhin.

Et c’est là qu’entre en scène Francfort, ville dans laquelle il sera « emprisonné » durant 36 jours sur « ordre » de Frédéric Le Grand à son retour de Berlin : un séjour humiliant, qui marque une rupture définitive dans sa vie.

Berlin ? Frédéric le Grand ?

Tout un chacun se rappelle du Lycée en effet, que Voltaire fit un séjour de près de 3 ans entre 1750 et 1753 auprès de Frédéric II, qui, francophile et francophone comme tous les aristocrates des cours d’Europe de l’époque, se targuait de philosophie et voulait avoir auprès de lui, le grand Voltaire, pour « l’éclairer ».

De fait, il se connaissait depuis 1736, mais leur relation n’en était restée qu’à des échanges épistolaires et collaborations éditoriales, dont le fameux « Anti-Machiavel » (1736-1740) et quelques visites de la part de Voltaire, qui, jouant sur plusieurs tableaux en même temps, pensait servir d’intermédiaire diplomatique entre les couronnes de France et de Prusse.

En 1749 cependant, sa longtemps maîtresse et surtout âme soeur Emilie du Châtelet meurt, et avec son décès, il perd aussi sa protectrice car Voltaire, de par ses écrits notamment ceux sur la monarchie constitutionnelle anglaise et tant d’autres encore dénonçant l’absolutisme royal, n’est pas bien vu auprès de Versailles et Louis XV. Déjà embastillé une fois dans sa jeunesse, depuis des années il est sous le coup d’une lettre de cachet jamais levée, et se décide alors à prendre le large pour Berlin, où depuis des années le roi de Prusse l’appelle.

Las, l’idylle ne dure pas longtemps.

Flatté naturellement par l’invitation (et ses multiples avantages matériels), et pensant naïvement qu’il a enfin trouvé son futur « despote éclairé » (déjà on se demande comment on peut être « despote » et « éclairé »), rapidement, il se rend compte qu’il est instrumentalisé, Frédéric II de Prusse étant avant tout un politique, qui se sert de lui pour améliorer et corriger ses écrits en français mais de fait poursuit sans état d’âme ses visées hégémoniques sur le reste de l’aire germanophone .

A la cour du chateau de Sans souci, résidence d’été du roi à Postdam, les débuts sont prometteurs. Dans la petite cour qui entoure Frédéric II, on ne trouve, dit-on, que deux allemands. Les autres sont français, italiens etc… Les soirées sont divertissantes. Voltaire brille de par son esprit et sa verve, « un souper sans Voltaire c’est un bague sans diamant », Frédéric joue dans son petit cercle quelques unes des nombreuses oeuvres pour flûte traversière qu’il a composées, dont pas moins de 121 sonates, aujourd’hui toujours interprétées.

Mais tout se dégrade assez vite. Du fait de la duplicité de Frédéric II certes, mais aussi de Voltaire lui-même, car ce dernier était loin d’être un saint.

« On presse l’orange et on jette l’écorce »

A Berlin où il finit d’écrire « Le siècle de Louis XV » et « Micromégas », il s’adonne aussi à une de ses activités préférées : la spéculation financière, et commet en quelque sorte, par le biais d’un certain Hirschel, un délit d’initié, qui lui rapporte gros (Voltaire était extrêmement riche), mais ternit quelque peu sa réputation. Surtout, ce qui ne passera pas, c’est son attaque au vitriol, comme il en avait le secret et sans bien sûr prévenir le Roi, du Président de l’Académie des Sciences de Berlin – Maupertuis – français comme lui, mathématicien qu’il conteste et…ex-amant d’Emilie.

S’en est trop pour Frédéric. Déjà – avant/pendant/après – il avait fait savoir à un proche « J’ai encore besoin de lui tout au plus une année : on presse l’orange et on jette l’écorce », mais là, l’affront est majeur et il fait brûler le pamphlet de Voltaire sur la place publique.

Ne reste plus à ce dernier qu’à partir.

Ce qu’il fait tranquillement, à ses aises matériellement parlant et sûr de son bon droit.

Parti le 26 mars 1753, ce n’est que fin mai de la même année qu’il arrive alors à Francfort, ville libre d’Empire (Romain germanique), c’est à dire, dépendant directement de l’empereur d’alors, un Habsbourg de Vienne.

Et là, coup de tonnerre. Alors même que Frédéric II n’a aucun droit dans cette ville, il fait « arrêter », ou disons « bloquer » Voltaire. Motif : celui-ci aurait dans ses malles un recueil de poésies compromettant de sa majesté (effectivement, ce dernier était homosexuel et, par ailleurs, y raillait toutes les cours européennes).

L’attente des malles durera et s’envenimera, l’intermédiaire de Frédéric, « embastillant » littéralement Voltaire, mais dans un tripot obscur de la ville des bords du Main.

Vous imaginez la fureur de Voltaire! Lui, qui a fui la Bastille, la vraie, celle de Paris, se retrouve sous résidence surveillée dans une vulgaire auberge francfortoise, et ce, sur ordre du Roi de Prusse! D’autant qu’on le fouille et lui confique son tabac !

Ah et bien, c’est ça, les « despotes éclairés »!

Ceci dit, Frédéric avait raison de se méfier, car Voltaire – vous l’aurez compris – était aussi un grand manipulateur. Et que je t’écrive des lettres partout, dont à la cour de Vienne, pour dénoncer « l’infâme » et promettre par la même la révélation de secrets bien cachés…

A Francfort, dont il reparti après 36 jours d’humiliation, Voltaire eut le soutien de Goethe et Heine. On a peine à croire que ces hommes vécurent à la même époque, tant à première vue, tout les différenciait.

Arrivé à Colmar, il veut rentrer à Paris, mais Louis XV ne lève pas sa lettre de cachet.

Du coup, Voltaire décide de s’installer près de Genève, à Ferney, où, loin des capitales, il tiendra désormais SA COUR, lançant toute la force de son intelligence, de sa plume et de ses finances reluisantes, dans ses propres combats.

« Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qui qu’il leur nommerait ».

Tellement vrai.

De l’Allemagne (1) : enseignement des langues étrangères et culture

Comment en vient-on à s’intéresser à, aimer un pays ?

Me concernant, ce fut d’abord par la négative. Enfant, je détestais la prononciation anglaise (et suis toujours une grosse nouille en la matière), et de ce fait, la langue allemande me paraissait un oasis de clarté. Il n’y avait pas d’efforts à fournir. A part la prononciation du « h » naturellement, que, comme 90% des français, j’ai d’office laissé tomber, on pouvait parler normalement.

Certes les « cas » et les déclinaisons étaient un problème, mais malgré tout, il suffisait de ne pas prononcer les finales des mots et, surtout, de mettre le verbe à la fin.

Cela, c’était au collège, puis au lycée.

Du plus loin que je m’en souvienne, je n’ai eu en 5ème qu’une prof un peu structurée et exigeante, qui tenait quand même à ce que l’on parle « allemand » et pas un « français allemanisé ». Pour le reste, cela a été la grande catastrophe de l’enseignement des langues en France.

1/ De toutes façons, à l’époque, cela n’était pas « en soi » valorisé (en Allemagne, les langues vivantes valent « en points » les mathématiques)

2/ La didactique était assez archaïque. A partir de la 2nde, on n’a plus « parlé » que du nazisme ou de grands thèmes de société, alors que nous n’avions – tous – même pas atteint le niveau A2 de ce que l’on appelle aujourd’hui le « Référentiel européen commun pour les langues ». Et aucun recul, ni historique, ni sociologique, aucune maturité pour se lancer dans de tels débats, hors de notre portée.

Passons. Quand je me suis retrouvée en hypokhâgne à devoir traduire des textes littéraires de l’allemand vers le français et vice versa… je me suis ramassé des 3. Et c’était gentil (j’étais carrément nulle). Je crois qu’au concours d’Ulm, j’ai eu un « 5 ». Re-gentil. Pas souvenir d’avoir écrit un seul mot.

En revanche, j’aimais la littérature et la culture allemande. Germanophone.

Qui n’a pas à 16 ans- l’âme un peu enflammée, aspirant à des ciels plus bleus, des idéaux lointains, un esthétisme désincarné – lu avec fièvre :

  • Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke (autrichien lui)
  • Les souffrances du jeune Werther et Les affinités électives de J.W. Goethe
  • Tonio Kröger et Mort à Venise de Thomas Mann

Certainement, sur le fond du fond, on n’y comprenait rien et prenait tout au pied de la lettre, mais peu importe, car c’est à partir de là que l’on s’est prise à rêver de l’espace germanique. Ah, Weimar ! Ah, Vienne! Ah Münich !

Et oui, je ne regrette pas Weimar et ai des souvenirs enchantés de la maison de Goethe, son défilé de pièces toutes autrement colorées, le parc à l’anglaise de la ville, sa somptueuse bibliothèque d’Amalia, qui malheureusement a brûlé il y a quelques années.

Sans parler de Schumann, de Schubert, mon chouchou, de Bach bien sûr, des « Les 4 derniers Lieder » de Strauss et des Wesendonk Lieder de Wagner.

Et aujourd’hui encore, plus que jamais, j’aime la langue (et la littérature) allemande. Sa capacité, au mieux d’elle même, à imager le monde, ancrer son expression dans le concret (comme « Ohrwurm » ou « Schadenfreude » par exemple).

Las, plus que jamais, j’ai aussi le sentiment qu’une sorte de « hiatus » s’installe définitivement.

Entre le « fond » des choses, et le discours.

Avec, dans la vie courante, une sorte de jargon fonctionnel issu du monde anglo-saxon et technocrate, juridique, de conventions sociales bien établies faisant l’apologie du « consensus à l’allemande ».

Et la « vraie vie »

Des oiseaux

Dans mon jardin le matin, il y a des oiseaux. Beaucoup d’oiseaux. Qui pépient et gazouillent, à en faire un concert assourdissant.

Naturellement, pour les entendre (peu difficile, à moins de mettre des boules quiès) et les voir, il faut se lever tôt. Mais je me lève tôt (puisqu’ils me réveillent), donc, cela tombe bien.

J’ai pensé un moment, naturellement organiser des mangeoires, mettre de boules de suif et graines, pour qu’ils trouvent ici de quoi se rassasier.

Problème. J’ai un chat. Ou plutôt une chatte. Un an et demi, qui, encore extrêmement juvénile, se prend pour autant pour un grand prédateur affuté, genre léopard zélé des savanes.

Ici, vous la voyez planquée, à l’affut.

Donc, je me suis dit que cela aurait un côté un peu pervers d’attirer encore plus d’oiseaux dans mon jardin, sachant que l’autre, la chatte donc, un peu ridicule, se tapit néanmoins dans son coin, prête à se jeter sur des volatiles, qui, comme ils ont des ailes justement, sans cesse lui échappent et la narguent.

Je me contente ainsi de contempler ceux qui viennent, à leur risque et pas grand péril, profiter de mon arbre, et enventuellement de quelques vers de terre dénichés lors de mes activités jardinières.

Il y a des pigeons bien sûr. De bons gros, de la campagne et pas pollués et dont les Français se feraient bien un petit rôti, si jamais on les leur livrait tout déplumés.

Des pies. Qui méritent bien leur réputation, car elles ne sont que des emmerdeuses, qui ne se gênent pas pour rapiner tout ce qu’elles peuvent rapiner, et, par derrière, abandonner leurs enfants.

Il y a des geais. Au ramage majestueux, mais qui eux non plus, ne sont pas sans arrières pensées.

Il y a de petites mésanges bleues bien sûr. Elles, on aurait bien aimé les aider à se nourir, mais compte tenu du chat qui se prend pour Tarzan, on a laissé tomber.

Et puis, il y en a d’autres, que nous n’avions jamais vu de notre vie. Des tout noir, avec un bout de queue rouge. Jusqu’à présent, on avait pensé, qu’ils n’existaient que dans la version inverse, en tant que rouge gorge.

Et bien non, et comme leur morphologie l’indique, on les nomme « rouge-queue ». Il fallait y penser !

Quel enchantement!

Que me réserve demain ?

Prenez bien soin de vous!

jusqu’à présent, j’entendais cette « expression » de manière positive. Je la prenais comme telle, un geste d’humanité et de bienveillance, dans la vie en général, et en ces temps compliqués…

Jusqu’à ce que je la lise, dans un article sur les SDF et le numéro d’appel, qui faute de places, répète à l’envi : « prenez soin de vous ».

Tout à coup, j’ai eu envie de vomir. Ai eu un haut le coeur

Ah, oui ! Prenez de « soin de vous », dans la rue, sans toit ni loi ! (on n’arrive pas dans la « rue » comme ça).

N’est ce pas CYNIQUE, de dire de telles choses ?

Si.

Printemps 2

En ce moment, tout mon « village » change quotidiennement.

Tous les jours, il verdit (les arbres en général), blanchit (les cerisiers), rosit (les magnolias), rougit (les érables… rouges -:)).

Tout est en fleurs.

Et vous offre, gratuitement, son palmarès des saisons.

Tous les jours, nous passons, côté « Rodau », le petit torrent, ruisseau, qui traverse avec vigueur le village,

et tous les jours, nous ne cessons de nous émerveiller, de cette vigueur, de cette envie de vivre, cette pulsion de vivre….

C’est une des vérité de la nature, de s’en foutre de sa possible cruauté. D’être une fois clémente, une autre fois méchante. D’être une simple pulsion, ivre de ses conséquences. Pour le meilleur comme pour le pire.

Aujourd’hui, mes « hommes » d’à côté qui me protègeaient, s’en sont allés.

Des journaliers des chantiers voisins. Ils m’étaient tellement importants.

Printemps

La beauté du monde, souvent, me fait mal aux yeux. Ce n’est je ne sais quoi. Une harmonie sortie de rien. Une composition non voulue, mais qui, par toute la sève de la vie qui pulse en elle chaque saison, avec ici un près, là un bosquet et encore là un troupeau de moutons réapparus on ne sait comment à la sortie de l’hiver et qui tout à coup, vous offre au détour d’un chemin, un tableau plus parfait qu’on aurait pu le penser.

Et à chaque fois, cela nous émeut à en presque pleurer.

On aimerait être peintre, pour pouvoir capturer cet instant de beauté. retranscrire avec nos couleurs, pinceaux ou crayons, la pefrection d’un décor pourtant sauvage et qui ne doit à son équilibre que lui même.

Coco Chanel : pas beau la collabo.

En ces temps de pandémie et de confinement où plus que jamais nous avons besoin de « calme, luxe et volupté » soit de se faire du bien, les semaines passées on s’est pris à rêver « chiffons ».

A rêver soie, satin, brocards, tulle, organza et autres dentelles, broderies et piqués dans les couleurs desquels on pourrait s’abîmer, que l’on pourrait toucher, caresser ou dont on pourrait se draper.

Du coup, et bien que l’on soit plutôt genre « streetwear », on n’a pas hésité à cliquer dans l’actualité sur tout ce qui passait côté haute-couture. Et plus précisément côté Chanel, née Gabrielle en 1883, dite « Coco » pour les intimes ou non, icône et mythe de la mode française dans l’hexagone et le monde entier.

Cela ne fut pas difficile à vrai dire car, 2021 est son année de jubilés – 50ème anniversaire de sa mort, 100ème anniversaire du lancement de son parfum culte le « N°5 » – honorés entre autres par l’époustouflante rétrospective de son art que lui consacre depuis octobre dernier et jusqu’en mars prochain le Musée Galliera de Paris, même si « faute à pas de chance », on ne peut naturellement visiter son exposition actuellement qu’en ligne.

Et nous revoilà repartie sur son enfance malheureuse (oui), son incroyable culot et confiance en elle quand elle monte à Paris en 1908 pour ouvrir son premier atelier de chapeau, puis sa boutique rue Cambon dans le 1er arrondissement, Deauville, Biarritz et ses marinières, sa coupe de cheveux à la garçonne, ses pantalons et robes fluides, qui tombent parfaitement, libérant la femme de ses concrets carcans, ses amours malheureux (très), ses nombreux amants…

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Et là, tout à coup, à la lecture des années « Ritz » place Vendôme, à deux encablures de sa boutique, le célèbre palace parisien où elle vécut quasi tout le temps de 1937 à sa mort en 1971, on se pince.

Ah oui, le Ritz, c’est vrai. Il s’en est passé des choses au Ritz entre 1940 et 1945 !

N’était-ce pas là où la Luftwaffe allemande avait pris ses beaux quartiers, accaparant la moitié de l’hôtel pour ses officiers et des hauts dignitaires du IIIème Reich de passage à Paris ?

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Si, bien sûr.

Goering, fondateur de la Gestapo, depuis peu seul « Maréchal de l’empire » et patron de l’aviation s’y était d’ailleurs attribué la « suite impériale », passant immédiatement commande au joaillier du coin – Cartier – d’une épée incrustée de pierres précieuses, avec laquelle il déambulait, dit-on, dans les couloirs de l’hôtel, complètement mégalomane et morphiné, robe de chambre ourlée d’hermine et pantoufles également scintillantes aux pieds pour accueillir, entre autres, des marchands d’art véreux qui lui livraient quantité d’œuvres pillées.

En sa compagnie, d’autres grandes pointures du Reich, mais aussi « la clientèle habituelle » – diplomates étrangers et célébrités – retranchée dans l’aile donnant sur la rue Cambon justement ou Chanel, si elle a fermé sa maison de couture, vend cependant encore ses parfums.

Comme la plupart des grands hôtels parisiens, si le Ritz fut en effet mis à contribution pendant l’occupation, il ne fut pas entièrement réquisitionné, son propriétaire César Ritz, étant suisse donc « neutre » et se gardant surtout de ne pas partir, sûr qu’il était alors, de ne jamais récupérer son bien.

A l’époque, le Ritz c’est 450 employés, dont 100 en cuisine sous la houlette d’Escoffier. Il faut faire tourner la boutique.

De l’autre côté donc et parmi les hôtes « privés » : Fitzgerald et Hemingway bien sûr, le duc et la duchesse de Windsor pour ne citer qu’eux juste avant le conflit. Mais ensuite et toujours une douzaine de « permanents », qui, s’accommodent fort bien de l’occupant, voire n’y restent que grâce à lui, à l’instar d’Arletty et de Chanel, qui y résideront durant toute la guerre, en compagnie de leurs amants… allemands, tous deux hauts fonctionnaires du Reich.

Le duc et la duchesse de Windsor en visite auprès d’Hitler, 1937

On passe les soirées dansantes organisées les dimanches soir, où ses Messieurs sont priés de laisser uniformes et armes au vestiaire, les notes de champagne et autre gâteries escoffières étant payées à 90% par l’état-major allemand (et les 10% envoyés à Vichy).

On passe les déjeuners d’affaires organisés toutes les trois semaines environ avec des représentants des deux parties sous la houlette notamment du gendre de Laval (De Chambrun) pour s’arranger entre soi et en bons économes s’entend. André Dubonnet (des spiritueux) un des industriels concerné, « permanent » lui aussi du Ritz, était-il le voisin de palier de Gabrielle ?

On passe Coco donc, descendant quand il faut dans un abri antiaérien agréablement aménagé, suivie ou précédée d’un serveur portant son masque à gaz sur un coussin de satin.  

On passe, sachant qu’en même temps, durant cette période on ne peut plus grise et trouble, parallèlement, de nombreux employés du Ritz dont la femme du directeur (Blanche Auzello, arrêtée et torturée plus tard par la Gestapo), cachent des fuyards, résistants et que le barman, sert de boite aux lettres pour les instigateurs de l’opération « Walkyrie » contre Hitler ou pour la distribution de faux papiers aux juifs pourchassés.

Sauf, qu’on « ne passe plus » quand on découvre en détail qui est vraiment celui qui sera le plus « long » amant de Gabrielle, qui déjà a 60 ans. De ses et leurs agissements pendant et dans l’après-guerre.

Hans Günther von Dincklage, puisque tel est son nom, de 13 ans son cadet, bel homme, grand, bien bâti, blond aux yeux bleus (quoi d’autre ?), n’est pas inconnu quand il débarque à Paris en 1933 pour prendre, en tant « qu’homme de confiance d’Hitler », la direction du département de la propagande de l’ambassade allemande.

De fait, juriste de formation, voire un temps procureur du tribunal du district de Gotha, nationaliste réactionnaire mais francophile et francophone, il a quitté l’Allemagne dès 1927 ou 1928 pour la France.

En compagnie de son épouse de l’époque, Marianne Von Schoenebeck, une « demi-juive » selon les critères plus tard en vigueur, il se fait passer alors pour un persécuté du nazisme montant, mais en fait, infiltre avec elle les milieux germanophones dissidents expatriés en France. Soit plus précisément à Sanary-sur-Mer, là où toute l’intelligentsia allemande antifasciste était rassemblée (voir autres articles). Bref, pratique l’espionnage pour le compte de Berlin ce qui sera révélé quelques années plus tard.

A Paris, à son poste d’attaché de l’Ambassade allemande, il soutient alors la presse fasciste hexagonale et poursuit son entreprise de noyautage de grandes entreprises françaises, voire même de la Sorbonne dont il veut convertir les études germaniques au nazisme.

De sa rencontre avec Coco Chanel, on ne sait pas grand-chose, mais ce qui est clair en revanche c’est qu’ils vivront ensemble au Ritz jusqu’à la fin de la guerre.  Celle-ci collaborant sans état d’âme aucun.

En 1943, elle tente ainsi de profiter des lois raciales et du statut des juifs français pour exproprier les frères Wertheimer, ses investisseurs et détenteurs à 70 % de la branche parfum de son déjà « empire ». Et de fait, on ne peut que frémir à la lecture de la lettre qu’elle envoya alors à Vichy : « Je me porte acquéreur de la totalité des actions Parfums Chanel qui sont encore la propriété de juifs et que vous avez pour mission de céder ou faire céder à des sujets aryens ».

La démarche échoua, les Wertheimer, alors exilés à New York, ayant pris leurs précautions, mais Coco ne lâchera pas et parviendra du moins plus tard à faire augmenter de manière conséquente ses royalties.

Pire, sous la houlette de Van Dincklage, elle devient agent secrète – 7124 – pseudo « Westminster », du nom d’un de ses célèbres amants d’avant, Hugh Grosvenors, « duc de », qui, dans les années vingt l’a introduite auprès de toute la jet set d’Angleterre, et est aussi sympathisant nazi. Tout comme ses proches le duc et la duchesse Windsor, habitués du Ritz donc…Mission : jouer de ses relations anglaises et transmettre au Reich toute information utile.

Plusieurs fois elle se rend à Berlin, rencontre Schellenberg le patron du contre-espionnage nazi jugé plus tard à Nuremberg, et vers la fin de la guerre tente même durant une opération dite « Modellhut » de convaincre l’Angleterre de Churchill (un autre ami) de signer un traité de paix séparé avec le Reich allemand.

Echec naturellement, qui fera qu’une fois Paris libéré, elle sera cependant tout de suite arrêtée pour faits de « collaboration avec l’ennemi ». Relâchée le même jour sur coup de fil de Churchill semble-t-il, elle fuit la France et s’empresse de rejoindre son amant – Van Dincklage – en Suisse où ils continueront leur vie de palace et vivront ensemble jusqu’en 1954.

Durant cet exil, Chanel portera aussi financièrement à bout de bras Schellenberg, qui, sorti de détention s’y est aussi exilé et surtout projette d’écrire ses mémoires… Las, il meurt avant : elle paie son enterrement.

Parallèlement, désireuse de rentrer en France maintenant que les évènements de la guerre sont « oubliés », elle négocie de nouveau avec les frères Wertheimer, leur cédant contre de plus larges royalties encore, la majorité des parts de toutes ses activités.

Ce faisant, ils l’absolvaient de ses péchés, elle pouvait rentrer à Paris, rouvrir boutique et redémarrer la dernière partie de sa carrière de styliste, qui sera marquée par ses fameux petits tailleurs en tweed et son indémodable sac 2.55.

Le 10 janvier 1971, Chanel s’éteint, âgée de 87 ans, dans cette même suite du Ritz que celle de ses amours de guerre.

Dincklage, lui, s’est depuis la Suisse exfiltré par des filières franquistes à Majorque où il finira sa vie en 1974 sans jamais avoir été inquiété.

En France, ce n’est que tardivement, soit longtemps après la parution de la célèbre biographie d’Edmonde Charles Roux sur Chanel en 1976 que ces faits seront mieux connus.

Elle n’en parlait jamais naturellement, et aux accusations d’antisémitisme ou de collaboration qu’on lui faisait, répondait, un peu à l’instar d’Arlety qui lança lors de son interrogatoire en 1945 son fameux « mon cœur est français mais mon cul est international », un plus discret « je ne choisis pas mes amants d’après leur passeport », expliquant que c’était pour libérer un neveu prisonnier…

Reste que jusqu’à aujourd’hui, ces questions sont toujours largement taboues rue Cambon.

Pas dans les pays anglo-saxons cependant où des livres à charge et documentés* ont paru ses dernières années.

Ni en Allemagne d’ailleurs où le quotidien FAZ titrait il y a 3 semaines encore : « 100ème anniversaire du N°5 de Chanel : le parfum de la collaboration » s’interrogeant sur le fait étrange qu’en France personne ne veuille vraiment savoir. Mais continuer à rêver de « calme, luxe et volupté ».

*Hal Vaughan, Dans le Lit de l’ennemi : Coco Chanel sous l’occupation, 2012
Tilar Mazzeo, 15 place Vendôme: le Ritz sous l’Occupation, 2014

J’ai une amie qui s’appelle Claire et qui chante

Depuis des décennies j’ai une merveilleuse amie qui s’appelle Claire et, entre tant d’autres choses que j’aime chez elle et ce pourquoi jamais je ne saurais assez remercier ses parents de l’avoir mise au monde, pratique « en chantant », si, si, et sans le savoir, les relations franco-allemandes. Avec un petit ou grand « r », peu importe..

Car Claire chante en effet et comment ! La musique est sans conteste sa passion depuis toujours, passion à laquelle contrairement à moi, elle s’adonne aujourd’hui plus que jamais. A Clamart le plus souvent, sa quatrième ou cinquième patrie après quelques années de bourlingage et de vie.

Mais aussi parfois outre-Rhin, par le biais d’un jumelage avec une chorale de Marburg, petite ville typiquement allemande située à l’est de Francfort sur le Main.

Depuis toujours ?

Oui, c’est certain car quand je l’ai rencontrée il y a fort longtemps, soit toute jeune fille encore (!), elle était déjà possédée par les rythmes en général.

Ceux de la musique classique et de son répertoire pianistique de l’époque. Un de nos grands moments ensemble ayant d’ailleurs été sans conteste un voyage en Espagne ou entre deux « ça va ? » de ma part du fait de la chaleur torride, nous pûmes surtout assister, un soir d’été à Madrid, à un concert en plein air de sa professeure attitrée. Quel souvenir inoubliable !

Ceux des chansons à texte ou de la variété bien de « chez nous » qu’elle interprétaient alors dans les rues parisiennes encadrée par deux de ses copains qui reprennent facilement du service quand on leur demande.

Par les rythmes africains surtout.

Ceux qui l’avait bercée de ses un an et demi à il y avait peu encore jadis et ne cessaient de pulser profondément en elle. Car Claire en effet, et comme il semble m’en souvenir, tous ses frères et sœur (4 au total), avait grandi à Abidjan, en Côte d’Ivoire, ville et pays où les avaient transportés « momentanément » l’activité professionnelle de son père, sa mère, pédiatre, se consacrant alors à ses enfants et bénévolement à tous les autres qui leur étaient immédiatement proches où qu’on lui apportait.

Ce « momentanément » dura cependant quand même bien plus de quinze ans et fut bien sûr crucial, car aujourd’hui encore, il suffit de dire le mot « Afrique », ou disons plutôt « Afrique occidentale » comme elle le précise, pour voir les yeux et le sourire de Claire s’épanouir sur son visage et sentir son âme commencer à s’évader vers cet « ailleurs » fait de balafons, djembés, koras… De marchés gouailleurs et de riches couleurs que l’on ne connait pas mais où on peut tenter d’essayer de la suivre en s’accrochant à sa luminosité et quelques photos en noir et blanc ou « colorées » « décolorées » de ces « temps d’alors », qui semblent, en famille, respirer le bonheur.

Oui. Le bonheur. La générosité en tous les cas, l’ouverture d’esprit, la bonté et bienveillance, l’espace quoi, toutes choses, qui alors que nous n’étions pas encore ou déjà plus étudiantes à Sciences Po lui faisaient certainement oublier inversement le côté étriqué de notre vie parisienne et de ce pour quoi on nous destinait. Pas assez « à côté ».

Durant toutes ces années de jeunesse, et pendant de nombreuses autres d’ailleurs, on profita de ce bonheur « musico-familial », seule, en bande ou plus tard en couple avec enfants, dans son studio, l’appartement parisien de ses parents, ou leur maison en Normandie. Dans ce tout au bout de la France où elle est née, sa pointe, là où comme elle aime à le répéter, règne un «micro-climat» profitable aux espèces florales et herbacées de toutes sortes mais où surtout, pour moi, souvent rugit le vent et claquent les vagues contre les falaises, rochers et digues des ports.

„Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?“

Mais, non, pas du tout !

Cela était formidable ! Et j’ai en tête, toujours, les parents de Claire, nous accueillant, quels que soient notre nombre et configuration, à bras ouverts, pour ensuite, s’effacer discrètement par derrière, retrouver peut-être Thérèse, sœur, belle-sœur tout autant affable, et laissez place et quartier libre à nos enthousiasmes musicaux et autres.

Et cela l’est toujours. Je le sais.

Entre temps, certes nous avons tous vieilli, certains s’éteignent ou se sont éteints, les bandes dissoutes ou recomposées, les enfants ont grandi… Mais la ferveur musicale, de même que la bonté et générosité elles, ont été transmises aux autres générations et sont toujours bien vivantes..

Ici et là.

Ici, pour Claire, c’est Clamart (aussi bien que Vezoul) naturellement, notamment avec son mari ainsi que ses enfants, filles en particulier, et « surtout » (je me permets de dire « surtout » !) la chorale Vineta qu’elle a rejointe il y a quelques années et sans laquelle elle ne pourrait tout simplement pas vivre.

Il suffit de la voir (ou disons, ne plus la voir, car elle est déjà partie), une veille de WE, préparer l’air gourmand son sac et les provisions qu’elle a dit et promis qu’elle apporterait, pour comprendre combien tout cela lui procure une joie profonde. La joie.

Au programme*, des chansons venues de partout et de tous les répertoires, une équipe motivée et un chef engagé, qui, en pleine pandémie Corona fut, le semestre dernier (on attend «la suite » malheureusement), un des premiers à monter sur le net des « symphonies » online ! Répétitions via zoom assurées.

Il fallait avoir du culot, de l’ardeur à revendre pour savoir motiver ses choristes, jusqu’à plus de cent, et réussir à produire, sans jamais être vraiment « ensemble », si ce n’est à distance, un choral où les voix malgré tout sont parfaitement ajustées entre elles, savent s’écouter et s’harmoniser.

Là, je veux dire ce côté-ci du Rhin, ou, itoo, si les rencontres avec le groupe « Hessen Vokal» de Marburg ne pouvaient/peuvent plus se faire, qu’à cela ne tienne, elles se font sur le Web, ce qui est l’occasion pour Claire de retrouver alors une de ses choristes, qui parfaitement bilingue pour avoir longtemps vécu en France est, depuis le temps qu’elles pratiquent ensemble, devenue aussi une de ses chères amies. Merci Corona a-t-on presque envie de dire.

Le monde est petit me direz-vous aussi, c’est souvent ce que je constate effectivement. Il est aussi plus joli, sans vouloir parodier qui vous savez, en chantant.

Das Findelkind / L’enfant trouvé

A côté de chez moi, en haut de la rue, il existe un EHPAD géré par la Croix rouge, comprenez un établissement pour personnes âgées dépendantes, acronyme rendu depuis que le Corona sévit en Europe et de par le monde, malheureusement bien trop célébre. Nous sommes en Allemagne, et encore une fois, bien que notre foutu virus ait fait ici beaucoup moins de victimes qu’en Italie, Espagne et France, comme partout ailleurs, il a cependant réduit à leur portion congrue les contacts sociaux. Situation dont les personnes âgées sont alors vraiment victimes (quand elles n’en meurent pas). Sur la porte de « notre » EHPAD, il est en effet naturellement spécifié que les visites sont interdites jusqu’à nouvel ordre.

Dur dur.

Heureusement pour ces aînés, juste à côté de leur maison de retraite, se trouve un bistro, qui, de 8 h à 20 h, propose boissons chaudes et froides naturellement, mais aussi des « Kleinigkeiten » comme on dit ici, entendez « PDJ », « oeufs sur le plat », sandwich au jambon, tarte aux fruits etc… Il est devenu leur point de RDV en dehors des murs de la Croix rouge, leur « activité de sortie ».

Toute flemmarde que je suis, parfois j’y mange aussi un « croque Monsieur » (excellent d’ailleurs) et bois un Capuccino. Comme par exemple aujourd’hui.

Il fait froid, vente, la terrasse est dégarnie, mais à l’intérieur, je retrouve une Dame, dans les 90 ans, que je connais déjà, car habituée du lieu, elle y prend systématiquement un verre de vin blanc (0,2cl), ce qui fait également à chaque fois dire à la serveuse « vous y avez le droit? »… On passe outre. A quoi bon de toutes façons.

Aujourd’hui, à une table plus éloignée, une vielle dame âgée également d’au moins 90 ans, moins bien mise, ses cheveux en bataille entourant sa tête d’un halot blanc, savoure comme moi un « croque » accompagné d’une bionade. A côté d’elle sont déambulateur. De temps à autre, je l’écoute de loin. Elle se parle à elle même à haute voix, évoquant tout ce qu’elle a fait pour les autres durant sa longue vie, la guerre et le fait que toujours elle a dû travailler dur. Je la regarde par dessus le coin de ma table et tout à coup, je comprends aussi qu’elle est en train de donner des miettes de son « Croque » à quelque chose de « fictif » qui doit être assis dans son « rollator » comme on les appelle ici. Elle lui parle à voix basse, lui sourit, lui fredonne même une comptine enfantine. Elle insiste pour que son vis à vis mette bien en bouche le morceau de toast qu’elle lui tend.

La dame au verre de vin a terminé son petit rituel de midi (elle reviendra vers 17 h peut-être), se lève et en se dirigeant vers la sortie, s’arrête devant sa comparse. Entre temps, le déambulateur a été légèrement pivoté et on peut y voir un gros baigneur en plastique nu.

« C’est à vous ? Vous l’avez trouvé où? » demande la buveuse de blanc.

« C’est un enfant trouvé. Je l’ai récupéré dans la rue, sur le trottoir là-bas. Ils l’avaient laissé parmi d’autres restes de meubles et objets à jeter ».

La serveuse poursuit quelque temps cette conversation irréelle. On se demande si tout cela est vrai, où si ce n’est que simulé?

Il faudrait demander, s’immiscer… vérifier ce qui en un éclair de seconde, nous traverse l’esprit.

Ses images des « trecks » allemands à la fin de la guerre – soit ces longs convois de charettes emplies de matelas, ustensiles de cuisines, vêtements, tirés par des chevaux ou boeufs, ce long défilé d’hommes, femmes et enfant à pieds, qui durent partir en exode, fuir l’avancée de l’armée Rouge à l’Est. En 1945, onze millions d’Allemands furent en effet expulsés de Pologne ou de Tschecoslavaquie vers l’Ouest, en vertu des crimes commis par le régime nazi.

Plus près de nous, on pense aussi au quasi même récit de ces migrants d’aujourd’hui, abandonnant sur le bord du chemin, un nouveau né ou petit enfant, trop geignard ou affamé. Devenu encombrant dans tant de dénuement.

Notre vieille dame fut-elle une de ces enfants abandonnées? Ou sa famille prit-elle avec elle un.e orphelin.e de guerre? Qui berce-t-elle?

Mais peut-être affabulons-nous. Peut-être sommes-nous simplement emporté par nos propres divagations…

Après le Rhin, le Main

Il y en a qui aiment la mer et les océans. Pour leur infini. Cette ligne qu’ils forment à l’horizon et qui se confond alors, quand rien n’y fait obstacle – île, rocher ou bateau – à l’infini aussi du ciel. Ils aiment cette vastité et ses profondeurs. Par temps calme, quand la surface de l’eau est lisse comme de l’huile. Ou par tempête, quand la houle des flots atteint des amplitudes démiurgiques et laissent entrevoir des abysses sans fond.

Ils aiment le bruit sec du ressac contre les rochers lors des marées. Ou le spectacle des hautes lames se fracassant contre les digues quand le vent souffle en rafale.

Moi, tout cela m’angoisse à vrai dire terriblement, à la mesure des abîmes entrevus. Je préfère sans conteste les rivières et fleuves qui s’écoulent parfois rapidement, mais la plupart du temps calmement dans leur lit à travers la terre ferme.

Prenez l’Yonne par exemple qui, prenant presque comme moi sa source dans le Morvan, s’écoule à travers la Bourgogne sur près de 300 kms pour retrouver la Seine à Montereau. Même si géographiquement parlant c’est de fait la Seine qui se jette dans l’Yonne, peu importe en l’occurrence, car cette jolie, peu ample mais plus que parfaitement navigable, a bien joué le tracé de son lit. Là, ce ne sont que forêts, avant que de passer devant les falaises ou rochers du Saussois, pour traverser ensuite Auxerre, puis Sens, et rejoindre à travers champs et berges boisées lentement le bassin de l’Ile de France.

Regardez comme cela est beau, ce large ruban d’eau calme dont la couleur, ou plutôt celle des reflets des arbres de ses rives et du ciel mélangé produisent une palette de tous les dégradés de vert bleu possibles. Vert impérial, malachite, mousse, émeraude. Bleu de France franc ! Azur ou céruléen ! Et si le hasard veut qu’une péniche ait accostée, ou que quelques barques dorment au bord du rivage, le tableau se retrouve parfait.

Ici, en Allemagne, jusqu’à présent j’aimais le Rhin, et déjà j’aime le Main au bord duquel j’habite maintenant.

Ah le Rhin ! Que n’a-t-il pas été dit sur cette majesté, ce fleuve qui « réunit tout » comme l’écrivait Victor Hugo et est la colonne vertébrale de notre Europe occidentale.

Ces dernières années, pour descendre de Cologne à Francfort, j’avais pris l’habitude de prendre le train longeant sa rive gauche presque tout du long. Cela coutait moins cher, durait beaucoup plus longtemps (2 h 35), mais la vraie raison de cette décision était bel et  bien de pouvoir suivre le Rhin ! Et rêvasser en l’admirant à travers la fenêtre de mon wagon.

     

Vaste et majestueux à Cologne, dès Coblence 100 kms plus bas, il s’enfonce en effet dans des contrées plus escarpées, ses fameuses gorges qui ont fait, avec leurs petits villages, maisons à colombage, « Burg »… les vieilles légendes germaniques (Les Nibelungen), le bonheur des romantiques et des touristes anglais. Elles font toujours autant le mien et ce n’est pas sans raisons qu’elles sont classées au patrimoine mondial de l’Unesco.

Peu de temps après Coblence, on entame en effet ses longs méandres qui cachent et découvrent tour à tour, ici un vieux château, là une église romane et ses deux tours pointues. Boppard, première « station ». On passe le château de Liebenstein, celui de Maus, Saint Goar… et là, on le sait, on s’y prépare, bientôt nous passerons Saint Goharshausen et doublerons alors la célèbre Loreley, immortalisée par Heinrich Heine en 1824, un rocher qui s’avançant loin dans le fleuve également très empierré, réduit d’un quart sa largeur rendant alors la navigation périlleuse.

                                                                            Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

L’air est frais, et il fait sombre
Et calmement coule le Rhin
Le sommet de la montagne étincelle
Dans la lumière du soleil au crépuscule.

La plus belle jeune fille est assise
Là-haut merveilleusement
Ses bijoux d’or brillent,
Elle peigne ses cheveux d’or.
Elle les peigne avec un peigne d’or
Et chante une chanson en même temps
Qui est une étrange,
Puissante mélodie.

Et d’ensorceler les navigateurs comme l’étaient les marins du temps d’Ulysse par le chant des sirènes, sombrant alors avec leur barque dans le tourbillon des flots.

Et voilà, on l’a passée… Le Rhin continue à se frayer à travers un défilé de collines qui lentement s’arrondissent et exposent au soleil matinal leurs pentes plantées de riches vignobles. Passé Rüdesheim, sa Majesté commence à reprendre une certaine ampleur, pour atteindre une largeur inouïe (près de 700 m) à sa confluence d’avec le Main.

Quelle puissance ! On en a le souffle coupé !

Il faut dire cependant, que le Main, venant de Bavière après avoir traversé le Bade, est un de ses plus gros affluent. Aujourd’hui il est aussi mon très proche voisin.

Quel bonheur ! Trois coups de pédales et me voilà au bord de son cours. Et là, ce sentiment bien connu à la vue de ses ondes verdoyantes et bleutées s’épanouit tout en moi. Un petit bateau passe.

Quelques instants plus tard, la houle atteint les berges en légères et douces vagues. Oui, c’est ça. C’est vraiment ça. Les jeux de lumière du soleil à travers les oscillations de l’eau sont exactement tels que ceux que Monet peignit avec sa Grenouillère en 1869.

J’entends le clapotis de l’eau contre le rivage. Je poursuis mon chemin en aval, passe un grand méandre près d’Offenbach, la grosse ville voisine faisant presque face à Francfort rive gauche. Le soleil est en train de se coucher.

Le clocher pointu d’une église sur l’autre berge me dit bonsoir. On dirait le bonheur. Tout n’est que douceur.