J’ai une amie qui s’appelle Claire et qui chante

Depuis des décennies j’ai une merveilleuse amie qui s’appelle Claire et, entre tant d’autres choses que j’aime chez elle et ce pourquoi jamais je ne saurais assez remercier ses parents de l’avoir mise au monde, pratique « en chantant », si, si, et sans le savoir, les relations franco-allemandes. Avec un petit ou grand « r », peu importe..

Car Claire chante en effet et comment ! La musique est sans conteste sa passion depuis toujours, passion à laquelle contrairement à moi, elle s’adonne aujourd’hui plus que jamais. A Clamart le plus souvent, sa quatrième ou cinquième patrie après quelques années de bourlingage et de vie.

Mais aussi parfois outre-Rhin, par le biais d’un jumelage avec une chorale de Marburg, petite ville typiquement allemande située à l’est de Francfort sur le Main.

Depuis toujours ?

Oui, c’est certain car quand je l’ai rencontrée il y a fort longtemps, soit toute jeune fille encore (!), elle était déjà possédée par les rythmes en général.

Ceux de la musique classique et de son répertoire pianistique de l’époque. Un de nos grands moments ensemble ayant d’ailleurs été sans conteste un voyage en Espagne ou entre deux « ça va ? » de ma part du fait de la chaleur torride, nous pûmes surtout assister, un soir d’été à Madrid, à un concert en plein air de sa professeure attitrée. Quel souvenir inoubliable !

Ceux des chansons à texte ou de la variété bien de « chez nous » qu’elle interprétaient alors dans les rues parisiennes encadrée par deux de ses copains qui reprennent facilement du service quand on leur demande.

Par les rythmes africains surtout.

Ceux qui l’avait bercée de ses un an et demi à il y avait peu encore jadis et ne cessaient de pulser profondément en elle. Car Claire en effet, et comme il semble m’en souvenir, tous ses frères et sœur (4 au total), avait grandi à Abidjan, en Côte d’Ivoire, ville et pays où les avaient transportés « momentanément » l’activité professionnelle de son père, sa mère, pédiatre, se consacrant alors à ses enfants et bénévolement à tous les autres qui leur étaient immédiatement proches où qu’on lui apportait.

Ce « momentanément » dura cependant quand même bien plus de quinze ans et fut bien sûr crucial, car aujourd’hui encore, il suffit de dire le mot « Afrique », ou disons plutôt « Afrique occidentale » comme elle le précise, pour voir les yeux et le sourire de Claire s’épanouir sur son visage et sentir son âme commencer à s’évader vers cet « ailleurs » fait de balafons, djembés, koras… De marchés gouailleurs et de riches couleurs que l’on ne connait pas mais où on peut tenter d’essayer de la suivre en s’accrochant à sa luminosité et quelques photos en noir et blanc ou « colorées » « décolorées » de ces « temps d’alors », qui semblent, en famille, respirer le bonheur.

Oui. Le bonheur. La générosité en tous les cas, l’ouverture d’esprit, la bonté et bienveillance, l’espace quoi, toutes choses, qui alors que nous n’étions pas encore ou déjà plus étudiantes à Sciences Po lui faisaient certainement oublier inversement le côté étriqué de notre vie parisienne et de ce pour quoi on nous destinait. Pas assez « à côté ».

Durant toutes ces années de jeunesse, et pendant de nombreuses autres d’ailleurs, on profita de ce bonheur « musico-familial », seule, en bande ou plus tard en couple avec enfants, dans son studio, l’appartement parisien de ses parents, ou leur maison en Normandie. Dans ce tout au bout de la France où elle est née, sa pointe, là où comme elle aime à le répéter, règne un «micro-climat» profitable aux espèces florales et herbacées de toutes sortes mais où surtout, pour moi, souvent rugit le vent et claquent les vagues contre les falaises, rochers et digues des ports.

„Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?“

Mais, non, pas du tout !

Cela était formidable ! Et j’ai en tête, toujours, les parents de Claire, nous accueillant, quels que soient notre nombre et configuration, à bras ouverts, pour ensuite, s’effacer discrètement par derrière, retrouver peut-être Thérèse, sœur, belle-sœur tout autant affable, et laissez place et quartier libre à nos enthousiasmes musicaux et autres.

Et cela l’est toujours. Je le sais.

Entre temps, certes nous avons tous vieilli, certains s’éteignent ou se sont éteints, les bandes dissoutes ou recomposées, les enfants ont grandi… Mais la ferveur musicale, de même que la bonté et générosité elles, ont été transmises aux autres générations et sont toujours bien vivantes..

Ici et là.

Ici, pour Claire, c’est Clamart (aussi bien que Vezoul) naturellement, notamment avec son mari ainsi que ses enfants, filles en particulier, et « surtout » (je me permets de dire « surtout » !) la chorale Vineta qu’elle a rejointe il y a quelques années et sans laquelle elle ne pourrait tout simplement pas vivre.

Il suffit de la voir (ou disons, ne plus la voir, car elle est déjà partie), une veille de WE, préparer l’air gourmand son sac et les provisions qu’elle a dit et promis qu’elle apporterait, pour comprendre combien tout cela lui procure une joie profonde. La joie.

Au programme*, des chansons venues de partout et de tous les répertoires, une équipe motivée et un chef engagé, qui, en pleine pandémie Corona fut, le semestre dernier (on attend «la suite » malheureusement), un des premiers à monter sur le net des « symphonies » online ! Répétitions via zoom assurées.

Il fallait avoir du culot, de l’ardeur à revendre pour savoir motiver ses choristes, jusqu’à plus de cent, et réussir à produire, sans jamais être vraiment « ensemble », si ce n’est à distance, un choral où les voix malgré tout sont parfaitement ajustées entre elles, savent s’écouter et s’harmoniser.

Là, je veux dire ce côté-ci du Rhin, ou, itoo, si les rencontres avec le groupe « Hessen Vokal» de Marburg ne pouvaient/peuvent plus se faire, qu’à cela ne tienne, elles se font sur le Web, ce qui est l’occasion pour Claire de retrouver alors une de ses choristes, qui parfaitement bilingue pour avoir longtemps vécu en France est, depuis le temps qu’elles pratiquent ensemble, devenue aussi une de ses chères amies. Merci Corona a-t-on presque envie de dire.

Le monde est petit me direz-vous aussi, c’est souvent ce que je constate effectivement. Il est aussi plus joli, sans vouloir parodier qui vous savez, en chantant.

Das Findelkind / L’enfant trouvé

A côté de chez moi, en haut de la rue, il existe un EHPAD géré par la Croix rouge, comprenez un établissement pour personnes âgées dépendantes, acronyme rendu depuis que le Corona sévit en Europe et de par le monde, malheureusement bien trop célébre. Nous sommes en Allemagne, et encore une fois, bien que notre foutu virus ait fait ici beaucoup moins de victimes qu’en Italie, Espagne et France, comme partout ailleurs, il a cependant réduit à leur portion congrue les contacts sociaux. Situation dont les personnes âgées sont alors vraiment victimes (quand elles n’en meurent pas). Sur la porte de « notre » EHPAD, il est en effet naturellement spécifié que les visites sont interdites jusqu’à nouvel ordre.

Dur dur.

Heureusement pour ces aînés, juste à côté de leur maison de retraite, se trouve un bistro, qui, de 8 h à 20 h, propose boissons chaudes et froides naturellement, mais aussi des « Kleinigkeiten » comme on dit ici, entendez « PDJ », « oeufs sur le plat », sandwich au jambon, tarte aux fruits etc… Il est devenu leur point de RDV en dehors des murs de la Croix rouge, leur « activité de sortie ».

Toute flemmarde que je suis, parfois j’y mange aussi un « croque Monsieur » (excellent d’ailleurs) et bois un Capuccino. Comme par exemple aujourd’hui.

Il fait froid, vente, la terrasse est dégarnie, mais à l’intérieur, je retrouve une Dame, dans les 90 ans, que je connais déjà, car habituée du lieu, elle y prend systématiquement un verre de vin blanc (0,2cl), ce qui fait également à chaque fois dire à la serveuse « vous y avez le droit? »… On passe outre. A quoi bon de toutes façons.

Aujourd’hui, à une table plus éloignée, une vielle dame âgée également d’au moins 90 ans, moins bien mise, ses cheveux en bataille entourant sa tête d’un halot blanc, savoure comme moi un « croque » accompagné d’une bionade. A côté d’elle sont déambulateur. De temps à autre, je l’écoute de loin. Elle se parle à elle même à haute voix, évoquant tout ce qu’elle a fait pour les autres durant sa longue vie, la guerre et le fait que toujours elle a dû travailler dur. Je la regarde par dessus le coin de ma table et tout à coup, je comprends aussi qu’elle est en train de donner des miettes de son « Croque » à quelque chose de « fictif » qui doit être assis dans son « rollator » comme on les appelle ici. Elle lui parle à voix basse, lui sourit, lui fredonne même une comptine enfantine. Elle insiste pour que son vis à vis mette bien en bouche le morceau de toast qu’elle lui tend.

La dame au verre de vin a terminé son petit rituel de midi (elle reviendra vers 17 h peut-être), se lève et en se dirigeant vers la sortie, s’arrête devant sa comparse. Entre temps, le déambulateur a été légèrement pivoté et on peut y voir un gros baigneur en plastique nu.

« C’est à vous ? Vous l’avez trouvé où? » demande la buveuse de blanc.

« C’est un enfant trouvé. Je l’ai récupéré dans la rue, sur le trottoir là-bas. Ils l’avaient laissé parmi d’autres restes de meubles et objets à jeter ».

La serveuse poursuit quelque temps cette conversation irréelle. On se demande si tout cela est vrai, où si ce n’est que simulé?

Il faudrait demander, s’immiscer… vérifier ce qui en un éclair de seconde, nous traverse l’esprit.

Ses images des « trecks » allemands à la fin de la guerre – soit ces longs convois de charettes emplies de matelas, ustensiles de cuisines, vêtements, tirés par des chevaux ou boeufs, ce long défilé d’hommes, femmes et enfant à pieds, qui durent partir en exode, fuir l’avancée de l’armée Rouge à l’Est. En 1945, onze millions d’Allemands furent en effet expulsés de Pologne ou de Tschecoslavaquie vers l’Ouest, en vertu des crimes commis par le régime nazi.

Plus près de nous, on pense aussi au quasi même récit de ces migrants d’aujourd’hui, abandonnant sur le bord du chemin, un nouveau né ou petit enfant, trop geignard ou affamé. Devenu encombrant dans tant de dénuement.

Notre vieille dame fut-elle une de ces enfants abandonnées? Ou sa famille prit-elle avec elle un.e orphelin.e de guerre? Qui berce-t-elle?

Mais peut-être affabulons-nous. Peut-être sommes-nous simplement emporté par nos propres divagations…

Après le Rhin, le Main

Il y en a qui aiment la mer et les océans. Pour leur infini. Cette ligne qu’ils forment à l’horizon et qui se confond alors, quand rien n’y fait obstacle – île, rocher ou bateau – à l’infini aussi du ciel. Ils aiment cette vastité et ses profondeurs. Par temps calme, quand la surface de l’eau est lisse comme de l’huile. Ou par tempête, quand la houle des flots atteint des amplitudes démiurgiques et laissent entrevoir des abysses sans fond.

Ils aiment le bruit sec du ressac contre les rochers lors des marées. Ou le spectacle des hautes lames se fracassant contre les digues quand le vent souffle en rafale.

Moi, tout cela m’angoisse à vrai dire terriblement, à la mesure des abîmes entrevus. Je préfère sans conteste les rivières et fleuves qui s’écoulent parfois rapidement, mais la plupart du temps calmement dans leur lit à travers la terre ferme.

Prenez l’Yonne par exemple qui, prenant presque comme moi sa source dans le Morvan, s’écoule à travers la Bourgogne sur près de 300 kms pour retrouver la Seine à Montereau. Même si géographiquement parlant c’est de fait la Seine qui se jette dans l’Yonne, peu importe en l’occurrence, car cette jolie, peu ample mais plus que parfaitement navigable, a bien joué le tracé de son lit. Là, ce ne sont que forêts, avant que de passer devant les falaises ou rochers du Saussois, pour traverser ensuite Auxerre, puis Sens, et rejoindre à travers champs et berges boisées lentement le bassin de l’Ile de France.

Regardez comme cela est beau, ce large ruban d’eau calme dont la couleur, ou plutôt celle des reflets des arbres de ses rives et du ciel mélangé produisent une palette de tous les dégradés de vert bleu possibles. Vert impérial, malachite, mousse, émeraude. Bleu de France franc ! Azur ou céruléen ! Et si le hasard veut qu’une péniche ait accostée, ou que quelques barques dorment au bord du rivage, le tableau se retrouve parfait.

Ici, en Allemagne, jusqu’à présent j’aimais le Rhin, et déjà j’aime le Main au bord duquel j’habite maintenant.

Ah le Rhin ! Que n’a-t-il pas été dit sur cette majesté, ce fleuve qui « réunit tout » comme l’écrivait Victor Hugo et est la colonne vertébrale de notre Europe occidentale.

Ces dernières années, pour descendre de Cologne à Francfort, j’avais pris l’habitude de prendre le train longeant sa rive gauche presque tout du long. Cela coutait moins cher, durait beaucoup plus longtemps (2 h 35), mais la vraie raison de cette décision était bel et  bien de pouvoir suivre le Rhin ! Et rêvasser en l’admirant à travers la fenêtre de mon wagon.

     

Vaste et majestueux à Cologne, dès Coblence 100 kms plus bas, il s’enfonce en effet dans des contrées plus escarpées, ses fameuses gorges qui ont fait, avec leurs petits villages, maisons à colombage, « Burg »… les vieilles légendes germaniques (Les Nibelungen), le bonheur des romantiques et des touristes anglais. Elles font toujours autant le mien et ce n’est pas sans raisons qu’elles sont classées au patrimoine mondial de l’Unesco.

Peu de temps après Coblence, on entame en effet ses longs méandres qui cachent et découvrent tour à tour, ici un vieux château, là une église romane et ses deux tours pointues. Boppard, première « station ». On passe le château de Liebenstein, celui de Maus, Saint Goar… et là, on le sait, on s’y prépare, bientôt nous passerons Saint Goharshausen et doublerons alors la célèbre Loreley, immortalisée par Heinrich Heine en 1824, un rocher qui s’avançant loin dans le fleuve également très empierré, réduit d’un quart sa largeur rendant alors la navigation périlleuse.

                                                                            Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

L’air est frais, et il fait sombre
Et calmement coule le Rhin
Le sommet de la montagne étincelle
Dans la lumière du soleil au crépuscule.

La plus belle jeune fille est assise
Là-haut merveilleusement
Ses bijoux d’or brillent,
Elle peigne ses cheveux d’or.
Elle les peigne avec un peigne d’or
Et chante une chanson en même temps
Qui est une étrange,
Puissante mélodie.

Et d’ensorceler les navigateurs comme l’étaient les marins du temps d’Ulysse par le chant des sirènes, sombrant alors avec leur barque dans le tourbillon des flots.

Et voilà, on l’a passée… Le Rhin continue à se frayer à travers un défilé de collines qui lentement s’arrondissent et exposent au soleil matinal leurs pentes plantées de riches vignobles. Passé Rüdesheim, sa Majesté commence à reprendre une certaine ampleur, pour atteindre une largeur inouïe (près de 700 m) à sa confluence d’avec le Main.

Quelle puissance ! On en a le souffle coupé !

Il faut dire cependant, que le Main, venant de Bavière après avoir traversé le Bade, est un de ses plus gros affluent. Aujourd’hui il est aussi mon très proche voisin.

Quel bonheur ! Trois coups de pédales et me voilà au bord de son cours. Et là, ce sentiment bien connu à la vue de ses ondes verdoyantes et bleutées s’épanouit tout en moi. Un petit bateau passe.

Quelques instants plus tard, la houle atteint les berges en légères et douces vagues. Oui, c’est ça. C’est vraiment ça. Les jeux de lumière du soleil à travers les oscillations de l’eau sont exactement tels que ceux que Monet peignit avec sa Grenouillère en 1869.

J’entends le clapotis de l’eau contre le rivage. Je poursuis mon chemin en aval, passe un grand méandre près d’Offenbach, la grosse ville voisine faisant presque face à Francfort rive gauche. Le soleil est en train de se coucher.

Le clocher pointu d’une église sur l’autre berge me dit bonsoir. On dirait le bonheur. Tout n’est que douceur.

« Die Liebe am Abgrund » – « L’amour au bord du gouffre »

Juste avant de quitter Cologne « pour toujours », on s’était juré d’aller voir cette exposition temporaire actuellement en cours dans un des plus beaux Musée de la Ville et intitulée « Die Liebe am Abgrund ». Ce que l’on pourrait traduire par « L’amour au bord du gouffre »

Munch 2

Allions nous avoir le courage, après avoir vécu 25 ans « par amour » (si, si) dans cette douillette ville des bords du Rhin et qui cet été encore, malgré le Corona fait penser à une station balnéaire, de faire cet ultime pèlerinage et de fermer le ban ? Définitivement.

Oui.

Il le fallait pour ainsi dire. Alors on l’a fait. Petit tour d’une « modeste » exposition qui rassemble 9 œuvres graphiques d’Édouard Munch, et 15 œuvres de Max Klinger, un de ses contemporains allemands, moins célèbre, mais avec qui le norvégien avait un ami commun et dont surtout il s’inspira à de maintes occasions.

Édouard Munch, beaucoup le connaissent en effet, si ce n’est par son célèbre tableau, « Le cri », qu’il peignit, dit-on, alors qu’affecté de corps flottants oculaires, il avait peur de perdre la vue. Le pur effroi effectivement quand on est peintre.

Munch, essentiellement peintre justement, s’adonna cependant et de plus en plus, les années passant, à la gravure. A l’inverse, Max Klinger (1857 – 1920), moins connu des Français, fut depuis le début et jusqu’à sa mort, essentiellement un artiste graveur.

En ce début de siècle 1900, ils se « retrouvent » pour ainsi dire , quand, à travers toute l’Europe, planent sur les milieux artistiques quels qu’ils soient, les questions nouvelles de l’inconscient, de la véracité des relations humaines et entre autres de couple. Schnitzler, Zweig, Freud etc… ne sont pas loin, qui essaient de leurs côtés de comprendre eux aussi l’essence des liaisons amoureuses, de leurs jeux, souvent pervers.

Dans ce contexte, si Max Klinger ose encore l’espoir avec par exemple une œuvre onirique semée de sombres pronostics telle que « Séduction » en 1880,

Ohne Titel

Munch, lui, d‘emblée, retransmet, bien cyniquement, la violence des relations passionnelles mais aussi l’incommunicabilité fondamentale qui existe entre les êtres, sommés de choisir entre leurs pulsions narcissiques, sexuelles et une relation authentique, où les failles de chacun sont acceptées pour ce qu’elles sont, dépassées, et non exploitées à des fins de domination, de pouvoir, d’autojustification…

Du bel ouvrage, qui nous entraîne effectivement dans les « abysses » des relations dites « amoureuses », qui, même si fascinantes (le « mal » est toujours fascinant), de notre point de vue aujourd’hui, tout comme hier, n’ont cependant rien d’intéressant.

Pendant de nombreuses années nous avons appliqué une certaine « règle d’or », qui textuellement disait « Fais aux autres ce que tu aimerais que l’on fasse pour toi ». Jusqu’à ce qu’une personne « avisée » comme on dit nous explique en 2014, alors qu’on était déjà toute nue et isolée, que l’on était naïve. Entendez « idiote ». Si c’était cela les « relations humaines » … Va pour « l’idiotie ».

C’était donc « idiot » d’aimer et de donner.

C’était donc « idiot » de vouloir le bien d’autrui, de son prochain et pour cela de beaucoup se retrancher.

C’était donc « idiot » de toujours, et quoi qu’il arrive, n’avoir pour ligne de mire, que le « bien » d’autrui, d’un supposé « nous », d’un réel « vous ».

C’était « idiot ».

D’accord (on ne comprend plus rien à la « vie « ).

S’en suivit donc une « petite » période (six ans en regard de l’éternité et de nos 54 balais), de « déniaiserie », pendant laquelle, à rebours de tout ce que le « christianisme » qui n’est rien d’autre qu’un « humanisme », nous avait depuis toujours enseigné, on se remit en question. Et écouta son vis à vis : alors si peut-être effectivement oui mais je ne sais pas éventuellement mais ce n’est pas sûr il faut voir on verra demain mais ça dépend je préfère laisser les jeux ouverts ce n’est pas si grave faut voir peut-être si mais non mais oui mais non…. etc.

Comme disait un autre peintre, néerlandais cette fois, Theo van Doesburg (1883 – 1931), au début de la Grande Guerre, „J’avais mis toute ma confiance dans le supérieur et le spirituel de l’homme. Et tout à coup, je me retrouvai devant la dure réalité.  Non pas l’art, non pas l’amour, non pas la sagesse, mais des obus, des obus, des obus. ».

De la casse, de la casse, de la casse (1).

Il foutut le camp du côté de « l’abstraction », grand bien lui en fit.

Puisque l’on était « idiote », il fallait bien « déconstruire » le réel en effet. S’adonner aux jeux sardoniques de Munch. Entrer dans les « rêveries » de Klinger, pour essayer de comprendre… là, où il n’y avait rien à comprendre, rien de ce qui nous appartenait.

« Que ton oui soit oui, que ton non soit non ».

A force de se poser des questions qui n’auraient jamais dû être et ne nous appartenaient pas, on fit du coup aux autres ce que l’on n’aurait naturellement jamais voulu que l’on nous fasse, ni seulement même cru que l’on puisse faire.

L’enfer des / pour les autres.

max

Max Klinger, Träume,1880/84 (Platte), 1920 (Abzug), Radierung, Aquatinta und Kupferstich, © LETTER Stiftung, Köln

 

Mais on a tenu le « coup ». S’est accrochée à ses valeurs (« idiotes » donc). On n’a pas failli, mais beaucoup pêché pour les maintenir. Incompréhensions des autres.

Et là, Max Klinger, dont on fête outre-Rhin le centième anniversaire de sa mort (qui le sait seulement ?)- apportait tout de même une consolation avec son estampe

« Abandonnée » (ça c’est sûr, sur l’autel de « tuyaux » entre autre, de petites et grandes lâchetés). Et alors ?

Max 2

Et alors justement, on a pu aussi regarder toute sa misère en face, regarder tous ses torts, tous ses manquements, toutes ses zones d’ombre déchaînées (on voulait juste une vie aimante et « bourgeoise »), tout le mal que l’on avait fait, mais se dire quand même avec Perdican, dans « On ne badine pas avec l’amour » de Musset :

« On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Oui, j’ai aimé.

A mes enfants. Tous nés ici à Cologne, par « amour ».

 

(1) Il est absolument impossible de décrire les heures, les kilos d’heures, les années d’heures passées à servir ses idéaux et les autres, pour finir par se faire « casser la gueule » en bonne et due forme.

 

 

 

Corona : l’efficacité allemande

Ces derniers temps, je n’ai plus écrit. Parce que je n’avais rien à dire. Ecrasée que j’étais par les temps en cours et la suprématie allemande (cela n’est pas un jugement de valeur, juste le constat, que je n’ai rien à dire).

Quand la crise du Corona a éclaté, nous étions à la frontière. Du coup, il était difficile de juger, entre deux. Tout le monde était sur le qui vive, en France surtout, et compte tenu de ce qui se produisait en Italie – les pauvres – on attendait de voir.

On s’est alignée sur la France. Version dure.

En Allemagne, cela s’est passé tout doux cependant.

Or de question, pour moi de jeter la pierre à qui que ce soit. En aucun cas. L’épidémie s’est présentée ici comme ci, là comme ça.

En Allemagne, le virus est venu, tardivement, de l’Autriche. Plus précisément d’une station de ski autrichienne, il semble trés fréquentée par les Allemands (Ischl) . Ne m’en demandez pas plus, je n’y suis jamais allée, comme je ne vais pas à Majorque, cette île espagnole à l’est de Valence, dont on dit, que depuis des décennies, en fait elle est allemande.

Le virus est venu, tardivement, ayant déjà muté, et en nombre limité. OK.

Il est venu, « amoindri », mais toujours est-il que toute l’infrastructure allemande, notamment au niveau des Länders, l’Allemagne étant un pays décentralisé comme chacun sait, était prête.

Les alertes étaient lancées, les tests étaient là, les masques (pour le personnel hospitalier) dans un premier temps étaient également là, les lits en réa étaient là aussi. Tellement, qu’ils ont pu accueillir des patients français ou italiens qui sinon y auraient laissé leur peau.

Merci l’Allemagne.

Ici, le Corona, est presque passé comme une « lettre à la poste ». En douceur en tous les cas.

Certes, on a dû encore plus respecter la « distanciation sociale » qui de toute façon régnait ici avant déjà. Que l’on doive maintenir 1,5 m d’éloignement dans la queue d’une pharmacie, d’une banque ou à la caisse d’un supermarché, ou 1,7 m… de toutes façons, on le faisait déjà, faute de quoi on était quasi lynché.

Donc, pas de changement. Sauf que depuis le Corona, cela s’applique maintenant un peu plus et partout.

Comme on est adulte et responsable, on le fait bien volontiers, sauf que ce qui, déjà, était pas trop fun, le devient encore moins. On s’étiole 1).

D’autres allemands aussi.

Mais cela fonctionne. Et comment !

Les allemands sont responsables, respectent les règles édictées et le Corona, ne vient que renforcer cet état de fait.

L’Allemagne était solide, économiquement parlant.

Avait fait sa « cure » d’austérité (1995 / 2008 & Co) pour bouxter ses exportations (pas chères) et assurer ce faisant son bien-être économique et social.

Las, maintenant, il n’y a vraiment plus de débouchés.

Donc du coup, on se reprend à penser aux autres.

Le 8 juillet dernier, l’Allemagne a pris la présidence de l’UE. Madame Merkel – habile tacticienne, – au sens positif comme négatif du terme, habile quoi qu’il en soit – a décidé cette fois, de mettre le sauvetage de l’Europe comme sa priorité.

C’est juste que sans Europe, l’Allemagne coule, faute de débouchés (EU, Chine et Us fermés).

J’aime l’Allemagne et en même temps je n’aime pas l’Allemagne. C’est dit.

  1. Du coup, certains français s’embrassent, et attrappent le truc… (bisous Corinne 🙂

 

 

 

 

Le livre de mes amies : Barbara

Elle se tient là, debout dans une des allées qui mène aux différents jardins ouvriers du quartier, droite, les pieds légèrement écartés, bien ancrée dans le sol et attend ma venue au loin. Elle, c’est Barbara. Ça y est, elle m’a vue et me fait signe de la main.

A peine plus grande que moi, ce qui est inhabituel ici, elle impose immédiatement de par sa stature carrée, robuste, ses cheveux blonds virant au blanc, qu’elle laisse toujours plus pousser avec le temps, ne se souciant pas de leur décoloration inégale due aux années qui passent et qui au contraire lui donnent l’âge qu’elle a et qu’elle veut avoir. Elle se tient droit dans ses bottes, c’est le cas de le dire, et son visage, parfaitement dégagé, aux traits réguliers, irradie un caractère franc, ouvert et décidé. Car oui Barbara est décidée. Elle l’a toujours été de mon point de vue. Et l’est plus que jamais, lancée dans un engagement écologiste et local qui la prend corps et âme, à partir de de son jardin même qui est justement devenu son centre de gravité et d’où est parti son combat.

barb spiegel

http://www.spiegel.de

Comme beaucoup de mes amies allemandes ici à Cologne, je l’ai rencontrée il y a longtemps quand nos premiers enfants se retrouvèrent dans le même jardin d’enfants, suivis de près bientôt par nos secondes respectives. De fait, ce sont nos fils qui avaient sympathisé. A la récré, et parce que tous deux, alors âgés de trois ou quatre ans, étaient déjà de grands adeptes d’un film de marionnettes racontant l’histoire d’un conducteur de locomotive – Lukas – et d’un de ses petits amis – Jim Knopf – noir par le plus grand des hasards et le bonheur créatif de leur inventeur Michael Ende.

Qu’ils aimaient ce récit et ces marionnettes sorties de l’atelier d’Augsburg depuis longtemps devenu célèbre grâce à elles, voire une sorte d’emblème national, nous l’avions bien remarqué et le savions déjà. Ce n’était pas difficile car ils ne faisaient qu’en parler dès qu’ils se retrouvaient et cette passion commune formait la base de leur amitié.

Ce que nous avons mis plus de temps à comprendre en revanche, est que certaines de leurs postures, gestes et attitudes étaient de fait des répliques mimétiques et parfaitement reproduites du jeu de ces fameuses marionnettes. Ah, c’est de là que venait leur drôle de manière saccadée de franchir des obstacles invisibles ? De là aussi, leurs mouvements de têtes, également saccadés de la droite vers la gauche ou de haut en bas ? N’avons-nous pas ri alors quand cela nous vint enfin à l’esprit !

JK

Nos deux fils donc, avaient sympathisé. A l’époque, ma seconde venait juste de naître et j’étais donc à la maison, tandis que Barbara, elle, et bien qu’ayant également une petite fille d’un an et demi pour laquelle elle avait trouvé – oh miracle outre-Rhin – quelques heures de crèche par semaine, menait sa vie tambour battant. Courant dans tous les sens pour continuer à exercer, avec son conjoint, son métier de photographe, s’occuper de ses enfants et de leur maison.

Par la force des choses en quelque sorte, rapidement, son fils fut souvent chez nous, ou, on se retrouvait soit sur l’aire de jeu du coin, ou dans un café italien où, quelle que soit la saison, on buvait un chocolat chaud ou mangeait une glace avec tout notre petit monde.

Barbara alors, c’était ma respiration.

Rien que l’énergie et la légèreté avec laquelle elle semblait s’acquitter de tout ce qu’elle avait à gérer durant la journée, la semaine et les mois à venir me coupait quasi le souffle et me requinquait pour le reste de l’après-midi. Tout semblait avec elle si facile alors que moi je peinais à prendre mes marques dans ce pays où tout me paraissait incongru.

Mon fils venait d’avoir trois ans et il avait fallu lutter pour qu’il ait une place en jardin d’enfant, le matin seulement, après avoir fallu lutter pour pouvoir le faire garder quelques heures par semaine seulement quand il était plus petit et pour que je puisse avoir un semblant d’activité « intellectuelle » plutôt que de jouer avec lui toute la journée entre deux sommes, aller dans des « Baby Gruppe » plus abscons les uns que les autres où pour seule conversation on ne parlait que des… enfants, couches, régimes alimentaires, bio ou pas bio, graines de millet ou d’orge, mais avec ou sans enveloppe, pour la vitamine B1 à moins que cela soit la B6.

Barbara, alors, me faisait revivre ! Avec elle au contraire, on parlait de tout autre chose. Bien sûr, les enfants étaient le centre de notre univers et tout tournait autour d’eux fondamentalement. Leurs besoins, bien être, activités pédagogiques et d’éveil, sorties en tous genres, vacances, loisirs, goûters d’anniversaire, pyjamas party et bien d’autres choses encore.

Mais il y avait aussi cette « autre chose » donc. En ce qui la concerne par exemple, son métier de photographe.

A l’époque, le studio qu’elle tenait avec son conjoint tournait bien, voire très bien, et Barbara était sans arrêt à planifier des « tournées » dans des régions proches ou des pays plus lointains, pour aller à eux deux photographier des projets architecturaux en cours ou aboutis. Car Barbara et son double étaient photographes d’architecture avant tout et le sont d’ailleurs toujours, les clichés disponibles sur leur site professionnel étant d’une beauté à vous couper le souffle. Tous les grands noms des architectes contemporains – Aldo Rossi, Jean Nouvel, Renzo Piano – y sont, tout comme les plus grandes entreprises outre-Rhin.

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Chaque escapade était alors l’occasion de parler organisation et de s’entraider naturellement, mais aussi de parler de leurs destinations, de leurs travaux, de leurs désirs, envies et réalisations. De la vie quoi !

Aujourd’hui, crise ceci et crise cela aidant, il leur est moins facile d’obtenir des commandes intéressantes pour ce qui est de l’esthétique et Barbara, entre-autre, a dû diversifier sa palette d’activités en intervenant comme enseignante associée dans des écoles de photographie ou directrice artistique dans les domaines de l’édition presse et digitale.

A chaque fois, ce qui surprend chez elle, c’est un goût du risque certain. En tous les cas, une capacité à voir « au-delà », à voir « grand » et à ne pas hésiter à se lancer.

Me reste ainsi en mémoire par exemple, ce projet éditorial a priori fou qu’elle mena cependant sans coup férir et qui concernait la renaissance du plus grand Zeppelin du monde par le biais d’une société créée à l’occasion, la CargoLifter. Cette dernière fit malheureusement faillite quelques années plus tard, mais le livre lui, parut bien, décrivant, suivant un graphique sobre et noble, le fou projet.

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Cette capacité à s’enthousiasmer et à réaliser, Barbara aujourd’hui ne l’a pas perdue. Au contraire.

Quand ses enfants étaient encore petits, déjà Barbara avait découvert pour elle et pour eux, les joies de la vie dans la nature avec presque rien. Elle avait alors loué, je ne sais où dans les alentours de notre ville, une bicoque pour deux sous dans laquelle elle se rendait régulièrement le week-end pour vivre en mode camping, débroussaillage, bêchage etc… Remuer la terre, y enfouir ses mains, retourner, bouger, planter… c’est ce qu’elle aimait. Cela la calmait du grand tourbillon quotidien, la ramenait à l’essentiel, l’apaisait.

Quelques années plus tard, le hasard fit bien les choses car elle put acquérir, en centre-ville même, soit sur sa petite ceinture, le bail d’un jardin ouvrier comme on les aime ici, mais qui sont à vrai dire choses rares tant la demande excède largement l’offre sur le marché. A Cologne par exemple, on en décompte environ 13.000 pour 50.000 bailleurs dans 115 sites différents, dont certains dans des faubourgs lointains. Alors, vous pensez ! En centre-ville, soit à deux pas de chez elle. L’occasion était trop belle pour la laisser passer !

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Dès lors, Barbara s’y installa. Ce jardin devint son chez elle, sa maison, son refuge. Grand comme la plupart des jardins familiaux outre-Rhin de certainement pas plus de 400 m2, sa « culture » obéit à des règles très strictes auxquelles il n’est pas question de déroger. Ainsi, un tiers de sa surface doit-il absolument être réservé à la culture de légumes ou de fruits. Le reste à discrétion. Il est naturellement interdit d’utiliser pesticides et engrais non naturels. L’eau est de pluie, les services collectifs organisés.

Quelques années plus tard et un travail au quotidien, le jardin de Barbara est devenu un petit paradis. Une oasis de verdure où les fleurs, petites et grandes, crocus, narcisses, roses, lilas, glaïeuls, hortensia, dahlias… alternent au rythme des saisons, dégueulant en été leurs pétales ouvertes et leurs senteurs sirupeuses. Les légumes, on dirait des monstres ! Notamment les courges et autres potirons qui ne demandent qu’à pousser, grossir, enfler et s’étaler si peu qu’on leur donne à boire et un peu de soleil à manger.

Au fond du jardin, la petite bicoque éternelle de ces jardins ouvriers. Barbara l’a repeinte en blanc et aménagé à l’intérieur façon Mer du Nord, car quand elle n’est pas ici ou à photographier, son plaisir est de monter « là-haut » sur les côtes et iles de la Basse Saxe et de se promener sur les plages en plein vent et pleins embruns.

C’est son repère, son havre, son refuge. Elle y est très souvent, pour cultiver son jardin, ou simplement y travailler. Mener à bien se projets d’édition et autres.

Surtout, depuis maintenant cinq ans, elle s’est engagée corps et âme dans la lutte pour la protection de l’environnement et, plus précisément, des espaces verts menacés de sa ville.

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A l’origine, tout est parti de la municipalité d’ailleurs.

Cologne, si elle n’est pas la capitale du Land de Rhénanie du Nord Westphalie, est en effet une ville économiquement active dans le tertiaire, les nouvelles technologies, les médias en tous genres, et très agréable à vivre de par sa taille humaine et un certain esprit « bon enfant » qui l’habite, son célèbre Carnaval annuel étant sa vitrine en la matière. La ville vit donc, soit grossi d’années en années et manque cruellement de logements pour accueillir les nouveaux venus.

Naturellement, l’existence de sa « ceinture verte » a alors suscité l’intérêt de certains investisseurs immobiliers, dont la ville donc, qui n’a alors pas eu d’autre idée que tout simplement envisager de la supprimer pour en faire du terrain à bâtir !

On peut s’imaginer l’émoi de nos bailleurs de jardins ouvriers d’abord, puis de la population du quartier ensuite, et de celle des habitants de la ville enfin !

Haro sur ces projets ! Certes, mais encore fallut-il animer tous ces citoyens offusqués, trouver les moyens de les alerter, fonder un comité de défense, attaquer la ville … tâche que Barbara prit à son compte alors et que depuis, elle n’a plus abandonnée. L’association qu’elle a fondée alors avec d’autres bailleurs a pris depuis de l’ampleur. De « Die Grüne Lunge Köln », elle est devenue « Grünsystem Köln“, une sorte de confédération de 22 associations et initiatives citoyennes qui, associées à des experts de l’environnement et de l’urbanisme, lutte depuis pour qu’effectivement, le « système » des espaces verts conçu il y plus de 100 ans pour Cologne et qui garantit depuis l’aération minimale de la ville sans compter la survivance de tout un écosystème, ne parte pas en quenouille ou disparaisse.

De là, à passer pour la lutte contre le réchauffement climatique en général, la protection de l’environnement et le développement durable, il n’y a qu’un pas à franchir, que Barbara conduit tous les jours activement, parallèlement à ses activités professionnelles et sa vie de famille.

Réunion au sommet, lancement de pétitions à signer, flux d’informations sur Facebook : elle mène campagne au quotidien du fond de son jardin et en lien avec tous ceux qui l’entourent sur leurs parcelles mitoyennes. Décidée Barbara. Oui, plus que jamais.

 

 

 

Sérigraphie colonaise III : Hittorff, cet inconnu de la Concorde

Les lendemains de fêtes sont toujours un peu difficiles, dit-on, et en ce début du mois de janvier 2020, nous souhaitons à tous une merveilleuse nouvelle année nous demandant cependant : qu’avez-vous fait ?

Savouré sans façon un dîner de réveillon bien arrosé avec quelques amis ? Admiré un feu d’artifice dans un pays germanophone ? Regardé le soleil se coucher à l’horizon d’espaces asiatiques ou de plages pacifiques ?

Et / ou aussi dansé ?

Nous n’étions pas à Paris, mais si cela avait le cas, sûr en ce qui nous concerne, que nous aurions été guincher, et ce, sur la place de la Concorde !

Quoi ? Place de la Concorde ? Mais ce n’est pas du tout un endroit « populaire » au contraire de la Bastille où la Mairie de Paris invitait également tout un chacun à bouger son popotin fin 2019.

Oui, mais la Concorde, cela aurait été en hommage à un autre colonais – le dernier de la série – qui en a été l’architecte et que personne, mais absolument personne ne connait : Jacques Ignace Hittorff ! Pourtant, cet autre « Jacques », né en 1792 à Cologne donc et mort à Paris en 1867 est l’auteur de nombreux autres ouvrages qui marquent toujours aujourd’hui le paysage et l’image de la capitale française. A commencer par Les Champs Élysées et la Place de l’Etoile!

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Vous m’en direz tant !

Incroyable n’est-ce pas, mais peu étonnant finalement.

Car de fait, dès 1801 et l’annexion par Napoléon 1er de la Rive gauche du Rhin, Jacques se retrouve… français. Fils unique d’un père « maître tôlier » et entrepreneur en bâtiment, très vite, il se destine à l’architecture, un choix que son père approuvera par « amour des églises romanes de Cologne ». C’est parti : Parallèlement à une formation pratique (nous sommes en Allemagne), il fréquente alors assidûment entre autre Ferdinand-Franz Wallraf, recteur de l’université et collectionneur imminent (on lui doit un des plus beaux musées de la ville) qui l’initie au classicisme français et l’encourage donc à « monter » sur Paris.

A l’époque, malgré ou grâce à la Révolution et surtout l’occupation napoléonienne, les colonais aiment plutôt la France. Ils apprécient les réformes municipales et administratives de l’Empereur (c’est à lui que l’on doit l’équivalent du Code civil outre-Rhin), admirent la culture et la capitale française.

Paris, c’est l’endroit où il faut être ! Alors, quand en plus on est français, on aurait tort de se priver !

En 1810, « Jacques Ignace » intègre donc l’École des Beaux-Arts, récemment créée et, très rapidement, assiste un architecte déjà connu – François-Joseph Bélanger – avec qui il mènera à bien la rénovation de la Halle au blé, près de St Eustache.

Vous le saviez ? Moi, non !

Toujours dans les pas de son nouveau mentor parisien, son ascension est assez rapide et durant toute sa vie parisienne, il réussira à traverser cinq régimes politiques sans perdre son cap.

En 1814, il est nommé « Inspecteur du Roi pour les fêtes et les cérémonies », participe aux festivités du retour des Bourbons et, bien que redevenant allemand suite au Traité de Vienne en 1815, parvient à se faire nommer « Architecte de la ville de Paris et du gouvernement » en 1818. C’est une époque où, après être parti deux ans durant faire des fouilles archéologiques, il restaure la salle Favart, reconstruit le théâtre de l’Ambigu comique… Et épouse en 1824, Rose Elisabeth Lepère, la fille d’un de ses autres mentors en architecture.

Son envol, cependant, c’est à la monarchie de juillet (1830 – 1848) qu’il le doit, comme de nombreux autres Allemands (1), et surtout justement au réaménagement de la Place de la Concorde.

Tour à tour « esplanade du pont tournant » aux limites de Paris, puis place Louis XV à la fin de l’ancien régime, après place de la Révolution (plus de 1000 guillotinés dont le Roi et la Reine), puis place de la Concorde sous le Directoire, et re – place Louis XVI / de la Charte jusqu’en 1830… le nouveau roi « libéral » Louis-Philippe ne veut plus qu’elle soit un élément de discorde politique, soit au contraire « neutre ».

Dans ce contexte, c’est alors à Hittorff que l’on doit en 1834 l’idée de l’édification de l’obélisque du temple de Louxor en son centre et des deux « fontaines des Mers » et « des fleuves » qui l’encadrent, ainsi qu’en son pourtour, ces colonnes rostrales qui célèbrent la vocation maritime de la France, les huit « matrones » représentant les grandes villes de France, veillant alors sur l’unité du territoire !

Pas mal pour quelqu’un à qui on réattribue alors par « arrêté royal » la nationalité française ou pour un « prussien » comme devaient souvent l’appeler justement ceux qui ne l’appréciaient pas, dont le baron Haussmann par exemple, qui vit certains de ses projets, contrariés par les remarques de Hittorff qui avait ses entrées auprès de Napoléon III.

 

Car de fait, « Jacques Ignace » va continuer sa carrière de manière flamboyante. Il fait partie de toutes les Académies européennes, enchaine les publications sur l’architecture hellénistique et réalisations : L’intérieur polychrome de l’Église Saint Vincent de Paul ; le cirque d’été, le cirque d’hiver (si, si) ; la Fondation Eugène Napoléon; le Bois de Boulogne, les Champs-Élysées jusqu’à leur rond-point et la Place de l’étoile déjà cités !

Pour finir: la gare du Nord (1861-1865), qui, aujourd’hui encore comme à l’époque, reste la première gare de France, de par son trafic.

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Quel destin pour le fils d’un « maître tôlier » colonais, auquel France culture avait consacré une série d’émission en 2017 et le Musée Carnavalet une exposition en 1986.

Comme nombre de ses compatriotes exilés par souhait ou nécessité à partir de la monarchie de juillet à Paris, Jacques Ignace Hittorff vécut la plupart de sa vie parisienne dans le 9ème arrondissement de Paris, près de Notre-Dame-de-Lorette.

Comme Jacques Offenbach, de vingt-cinq ans son cadet, il est enterré au cimetière de Montmartre.

[1] Offert au couple royal par le sultan égyptien Mohammed Ali. Érigé en 1836. En 1998, coiffé enfin de son pyramidion en or.

Sérigraphies colonaises II : Offenbach, encore !

En cette fin d’année 2019, alors que Bonn s’apprête à fêter bientôt le 250ène anniversaire de la naissance du tumultueux Beethoven, Cologne, elle, distante de 20 kilomètres, est en train de clore celui du 200ème anniversaire de l’espiègle Jacques Offenbach.

On ne pouvait pas faire plus extrême !

Peu importe cependant, car avant que la déferlante « Bétov » ne nous submerge et même s’il faudra attendre le 14 janvier prochain, date à laquelle la Offenbach Gesellschaft e.V., en lien avec la municipalité, tirera le bilan officiel de leur année commémorative, d’ores et déjà on peut sans conteste qualifier celle-ci de succès.

Au programme : des représentations de ses opérettes et opéras-bouffes dans tout le Land de Rhénanie du Nord bien sûr, mais aussi des conférences et de multiples autres programmations regroupées sous le label « Yes, we Cancan » !

Un slogan que d’aucuns peuvent trouver malheureux mais qui manifestait le désir d’efficacité des organisateurs pour rendre hommage au natif de leur ville. Et aussi « réhabiliter », si tant est que cela était nécessaire, un compositeur et son œuvre souvent qualifiés de futiles mais sans qui la musique classique serait moins ludique et le Music-Hall n’aurait jamais vu le jour.

Objectif atteint en ce qui nous concerne, ce surtout grâce à l’exposition itinérante « Boulevard Europe » que l’on pouvait voir en mai à Paris et récemment encore dans une annexe de l’Opéra colonais.  Là, les différentes étapes de la vie du « Mozart des Champs Elysées » étaient présentées dans le temps et l’espace, et la contemplation de la carte de Cologne, où il naquit le 28 juin 1819, ainsi que celle de Paris, où il vécut tout le reste de sa vie dans un mouchoir de poche, a donné envie de réécouter certains de ses airs des plus connus en réveillant des lieux familiers.

Cologne vs Paris / Le Rhin vs La Seine

IMG_20191208_152754Commençons donc par les commencements et la ville sous les ponts de laquelle coule le Rhin, où Jacques Offenbach vécut les 14 premières années de sa vie puis refit un séjour bref après les évènements parisiens de 1848.

De fait, celui qui s’appelait d’abord Jakob, est né dans le sud de la vieille cité romaine. Son père, Isaac, de confession juive, relieur et originaire de « Offenbach » à côté de Francfort (d’où son nom), était monté jeune à Cologne pour y exercer son métier, certes, mais aussi pour voyager et « jouer de la musique dans les synagogues »[1]. Touche à tout, il gagne d’abord sa vie en tant que professeur de guitare, de chant, flûte, violon, puis, la communauté juive de Cologne ayant été reconnue sous l’occupation française quelques années auparavant, il devient « Chazan » soit chantre de la petite synagogue alors installée dans un ancien couvent de Clarisses « rue de la cloche » où la famille emménage.

Plus tard, une synagogue plus grande sera construite sur cet emplacement, mais détruite, comme 1400 autres, lors de la nuit de cristal de 1938. Il n’en reste rien, si ce n’est ses fondations, sur lesquelles en revanche fut construit et inauguré en 1957, l’actuel Opéra de Cologne et son esplanade renommée… « place Offenbach ».

Dans la maison Offenbach, riche de six enfants, tout le monde joue plus ou moins, dont Jakob auquel son père enseigne le violon dès l’âge de six ans, et qui apprend, tout d’abord seul, le violoncelle dès ses neuf ans. Le garçonnet se révèle vite doué, écrit à douze ans ses premières compositions rassemblées par son père dans un album récemment redécouvert, est salué en société pour ses dons de prodige.

Certains disent, que c’est de Cologne qu’Offenbach aura pris le goût du théâtre populaire, voire peut-être même des chahuts de Carnaval, même si la communauté juive en reste distante.

Toujours est-il que, son père décide de l’envoyer à 14 ans avec son frère ainé au bord de la Seine pour parfaire sa formation musicale. Au Conservatoire National de Paris, alors sis rue Bergère, le directeur – Chérubini en personne – ne peut alors que plier devant les dons de ce « Liszt du violoncelle », et l’intègre à l’institution bien que comme… Liszt justement, rejeté quelques années auparavant, il était bien trop jeune et étranger. Un comble diront les puristes !

Il n’y reste pas longtemps quoi qu’il en soit, préférant intégrer l’orchestre de l’Opéra-Comique, à deux pas, briller dans les salons parisiens, puis devenir, en 1850, directeur musical de la Comédie Française, également à deux pas.

Toute sa vie, il aura habité le « quartier » si l’on peut dire. A l’époque, Haussmann n’est pas encore passé par là, et le « 9ème » n’est encore qu’un Faubourg, où, les habitats, pour les meilleurs du début du siècle, ne sont pas encore trop chers et attirent artistes, intellectuels sans trop d’argent et pour certains exilés de pays moins libéraux et démocrates que la France de la Monarchie de Juillet d’alors.

De la rue des Martyres aux Capucines

IMG_20191208_152732Première station donc, la rue des Martyres, alors qu’en bas, on est en train de construire Notre-Dame-de-Lorette, qui aujourd’hui s’inscrit dans l’axe de la basilique du Sacré Cœur. Montmartre n’est pas loin avec sa foule d’interlopes, sources riches d’inspiration. Deuxième station, le passage Saulnier où il emménage après son mariage avec Herminie d’Alcain pour lequel il s’est convertit au catholicisme et a adopté le prénom de « Jacques ». Troisième station, la rue Laffitte qu’il quittera en 1876 pour terminer sa vie dans un dix pièces haussmannien du Boulevard des Capucines.

On se prête à rêver. Ah, la si jolie Place Saint Georges ! Ah, le quartier de la nouvelle Athènes où quasi tous ses amis habitent ou séjournent un temps – Gustave Doré, Daumier, Nadar bien sûr, Chopin, Bizet, Frédéric Halévy, Barbier, Gounod, Berlioz, Liszt donc, mais aussi Heinrich Heine par exemple, réfugié politique d’une Allemagne alors trop autoritaire[2]

Ah, les passages Jouffroy, des Panoramas et Choiseul par lesquels on accède, qui au Théâtre des Variétés, qui aux Bouffes Parisiennes…

Les Bouffes parisiennes : l’envol

Lassé de voir ses compositions dont déjà 3 opérettes refusées par l’Opéra-Comique, c’est en prenant la direction de ce théâtre, sis originellement sur les Champs, puis rue Monsigny, que la carrière d’Offenbach va décoller. Notamment en 1958 avec Orphée aux enfers, à l’époque en deux actes avec peu de protagonistes, qui va le propulser en haut de l’affiche. On peut naturellement penser ce que l’on veut d’un texte qui, parodiant la vie des dieux de l’Olympe, parodie également l’art de la rime et l’usage de la langue française (« Quand Diane descend dans la plaine, Tontaine, tontaine »), mais à réécouter la pétulante Nathalie Dessay, dans le « je t’aime mouche jolie » (!) ou le fameux Galop final, père du dit « French Cancan », on ne peut s’empêcher de sourire et être… joyeux.

De là, et bien que ses pièces soient aussi et surtout des satires de la société française, du Second empire, dont il est « l’oiseau moqueur », et du militarisme, Jacques Offenbach, qui risque à chaque fois la censure et auquel la Sacem consacre aussi une très belle exposition, va voler de succès en succès… et se voire même gratifier de la Nationalité française et de la légion d’honneur, par celui-là même – Napoléon III – dont pourtant il persifle le règne.

Les années 1864 – 1870, voient de fait l’apogée de sa carrière. Il est joué partout, voir en même temps dans deux théâtres différents, domine la vie culturelle des boulevards parisiens sortis de terre par la grâce du baron Haussmann, amuse la grande et petite bourgeoisie parisienne montante, participe de, voire est le symbole de l’ébullition de la vie parisienne d’alors.

Les succès s’enchainent :

La première guerre franco-allemande de 1870 cependant, marquera le brutal coup d’arrêt de cette carrière déjà impressionnante. Celui que l’on appelait « le plus français des Allemands » ou le « plus allemand des Français », devient de par sa bi-culturalité, une sorte d’apatride. En France, il est suspecté bien sûr d’entente avec l’ennemi. En Allemagne, à l’inverse, on le qualifie de « décadent français ». Quand on ajoute à cela l’existence d’un antijudaïsme catholique bien ancré (Dreyfus arrive bientôt), et d’un antisémitisme montant, les insultes telles « juif allemand » n’ont rien pour surprendre.

Offenbach est en disgrâce, il connait des difficultés financières (comme souvent durant sa vie), fait des tournées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qui n’ont pas toujours le succès espéré. Il se « retranche » chez lui et rêve d’une dernière œuvre, d’un dernier opéra, plus sérieux….

Cela sera naturellement la féérie des Contes d’Hoffmann, qu’il n’achèvera pas de son vivant (mais entre autres son fils), et sera donné à titre posthume en 1881, dans, enfin, cette salle de l’Opéra-comique dont il avait tant rêvé. Tout le monde connait la « Barcarolle », « les oiseaux dans la charmille » ou encore « Elle a fui, la tourterelle » ici dans une interprétation de la superbe Daria Damrau.

Jacques Offenbach est mort le 5 octobre 1880 dans son appartement du boulevard des Capucines. Il est enterré, comme Heine et Hittorff, deux compatriotes du « quartier », au cimetière de Montmartre bien sûr.

 

[1] Voir le catalogue de l’exposition : Boulevard Europe. Jacques Offenbach. Von Köln über Paris in die Welt, Musée de la ville de Cologne et Offebach Gesellschaft e.V, 8 euros.

[2] Durant la Monarchie de juillet, le nombre d’allemands à Paris passe de 7.000 à 62.000 dont 20% sont des artistes et intellectuels exilés. Heine et Marx étant les plus célèbres d’entre eux.

DB : un petit « satisfaisant »

Amis français, navetteurs ou cheminots, qui soutenez, compatissez, souffrez, tapez du pied dans la rue ou sur un quai de gare vide ou êtes éventuellement coincés au chaud devant un feu de cheminée, d’ores et déjà, bon dimanche et lundi à venir !

Outre-Rhin, en ce moment, naturellement la grève générale des transports ferroviaires français est sur beaucoup de lèvres, puisque très concrètement, elle signifie que les frontières sont en quelque sorte de nouveau fermées.

Pour autant, ne vous prêtez pas à rêver d’un quelconque « modèle allemand », car en la matière, la « Deutsche Bahn », équivalent de la SNCF en France, est loin d’en être le symbole. Ou si ce n’est pour casser certaines idées reçues que vous pourriez encore avoir sur votre voisin germanique.

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De fait, la « DB » est plutôt engluée en ce moment dans les conséquences des décisions ultralibérales prisent durant les années 1990/2000 et les crises managériales à répétition qui la caractérisent depuis.

Née en 1994 de la fusion des chemins de fer Ouest et Est allemand, la « DB » comme on l’appelle ici a en effet été l’objet de profondes réformes structurelles (transformations en SA, abolition du statut de cheminot pour les nouveaux entrants etc…) ainsi que d’une politique d’assainissement drastique (réductions des coûts en tous genres, suppression de lignes, politique tarifaire offensive) qui si, crise financière mondiale aidant, ne l’a pas conduit en bourse comme prévu en 2008, l’a en revanche conduit au bord de l’effondrement, du collapsus en bonne et due forme.

En cause : un déficit et retard flagrant d’investissement estimé à pas moins de 58 milliards d’euros dans le réseau et le matériel roulant. Oui, vous avez bien lu, 58 MILLIARDS d’euros.

Les effets sont alors peu étonnants.

Ce WE par exemple, une grande partie de la gare de Francfort sur le Main, ne fonctionne tout simplement pas. En cause, un problème de « caténaire » qui prendra des jours et des jours à être réparé.

Ohne Titel

Mais en fait, c’est tout le temps. Si peu que vous preniez le train outre-Rhin, vous pouvez être à chaque fois à peu près sûr que votre départ va être empêché par une annonce informant d’un « problème technique ».  C’est rassurant.

A moins que votre train soit tout simplement annulé. Ce qui arrive également fréquemment. Pour ne pas dire très fréquemment.

Résultat, si la DB a quasi doublé son chiffre d’affaires ces dernières années, en quatre ans, elle a également doublé les remboursements pour cause de « retard » ou d’«annulations », le montant de ces derniers s’élevant à 54,5 millions d’euros en 2018.

Cette année, elle n’a pas réussi en tous les cas à faire baisser ce taux important, 25% des trains grandes lignes n’étant, selon ses critères de qualité internes, JAMAIS à l’heure.

Dans ce contexte, pas étonnant que, interrogés, les Allemands lui attribuent un petit « satisfaisant ». Ce qui reste gentil, voire comme d’aucuns disent, l’expression un peu schizophrénique de la relation « d’amour-haine » qui les lient à leur chère DB, car quand on consulte le compte « twitter » de cette dernière, là, plus rien ne va ! Et non pas à cause des grèves, les syndicats s’étant engagé dans le passé à ne plus en faire d’ici la fin 2021.

« Bein bien sûr ! ce fils de pute de train, reste bloqué en chemin », peut-on lire par exemple, dans sa version la plus exacerbée. On en passe et des meilleures ![1]

Plus cool : « On fait quoi aujourd’hui ? L’ordre des voitures est inversé ou l’on doit changer de quai ? Pas grave, on court ![2] »

Parfois, les « Train Manager » sont compréhensifs et tentent de faire de l’humour. Vous entendez alors des messages comme « Chers passagers, comme vous pouvez le constater, nous sommes arrêtés ». Ou « Ding, dong. Message important » (la sonnette est cassée).

En règle général cependant, le service de Communication de la Compagnie, répond de manière impassible, essayant d’être « sachlich » comme on dit ici, un mot sensé signifier « objectif » mais qui de fait veut plutôt dire « neutre » : « Si vous avez froid, informez-en le personnel de bord », « Si l’odeur des toilettes vous importune, peut-être devriez-vous changer de place »… ce qui conduit à des dialogues parfaitement absurdes, les usagers se sentant naturellement provoqués.

Bon. Mais on continue.

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En juin, le nouveau directoire de la DB a rendu public un plan stratégique pour les dix prochaines années nommé « Starke Schiene » (« Pour un rail fort »). Au programme, le renforcement de la flotte des véhicules, des investissements dans le réseau, une politique tarifaire révisée avec pour objectif le doublement du nombre de passagers d’ici 2030.

L’Etat, lui, dans le cadre de son « paquet climat » s’est engagé à verser dans les dix prochaines années pas moins de 51,4 Milliards d’euros à la compagnie pour ses infrastructures. Ce montant doit encore être entériné par le Bundesrat, la chambre haute du parlement, et, accessoirement l’Union européenne, mais parle pour lui-même.

En attendant, et comme dirait toujours la DB : « Nous espérons que vous avez tous pu bien démarrer la semaine et prenons congé pour aujourd’hui. A demain ! ».

[1] https://www.zeit.de/2018/34/deutsche-bahn-beziehung-kommunikation-twitter

[2] https://www.twitterperlen.de/voellig-abgefahren-die-besten-tweets-ueber-die-deutsche-bahn/

Sérigraphie 1 : « Köln an der Seine »

Qu’est-ce qui a bien pu piquer le Musée municipal de la ville de Cologne pour nous présenter depuis fin août dernier et jusqu’à fin janvier prochain, tout à coup, sans crier gare et ancrage aucun avec l’actualité ou des commémorations historiques quelconques une exposition intitulée « Cologne sur Seine » ? Ou comment, cette ville romaine puis hanséatique et sans aucun doute francophile depuis la révolution de 1789, eut l’insigne honneur d’avoir comme seule ville au monde en 1937 son propre pavillon lors de l’exposition universelle qui se tint alors à Paris.

Rien.

Rien, si ce n’est, l’incroyable documentation qu’ont légué deux photographes colonais de l’époque – Hugo et son fils Karl Hugo Schmölz, alors âgé de dix-neuf ans – que le Musée a décidé de présenter, parallèlement à une autre exposition sur le Cologne de l’après-guerre, composée également des clichés de Schmölz le jeune et déjà rendus publics il y a vingt-cinq ans.

On les remercie, tous, car non seulement ces clichés sont d’une qualité esthétique extraordinaire, mais ils viennent nous rappeler des faits un peu oubliés bien que toujours aussi sidérants quant à la situation géopolitique globale et les relations franco-allemandes de l’avant seconde guerre mondiale. Et d’autres, parfaitement inconnus, tel ce pavillon-brasserie-salon de thé colonais aux pieds du Trocadéro en bord de Seine, où, quelques invités triés sur le volet, eurent même droit à assister à un « cancan » très rhénan soit, bien sûr, carnavalesque.

1937, l’année critique européenne

Décidée en 1934, la dernière exposition universelle qui se tint à Paris entre le 25 mai et le 25 novembre 1937, faillit bien en effet ne pas voir le jour et fut largement détournée de ses objectifs initiaux. « Petite » exposition, sensée à l’origine présenter les « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne », elle fut également, compte tenu de l’accroissement des tensions internationales de l’époque, chargée in extrémis de promouvoir la paix.

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De fait, elle se transforma en une immense scène open air où, à travers leurs bâtiments néoclassiques et grandiloquents, s’affrontaient en réalité les deux grandes puissances en présence d’alors : l’Union soviétique de Staline, et le Reich montant d’Hitler.

Avec du recul, 1937 peut en effet être considérée comme une année charnière en Europe. L’année précédente, l’Allemagne qui a déjà réintroduit le service militaire, a fait un pas supplémentaire dans la provocation des vainqueurs de 14-18 en remilitarisant en mars la Rhénanie, longtemps occupée par les forces françaises et britanniques. L’été, les jeux olympiques à Berlin ont été l’occasion de réaffirmer le retour (ou l’arrivée) de l’Allemagne (nazie cette fois), dans le concert des grandes nations.

Côté URSS, Staline, lui, a entamé ses grands procès et grandes purges, tout en « s’engageant » aux côtés des Républicains, dans la guerre civile qui vient de commencer en Espagne avec, un mois avant l’ouverture de l’Exposition, la destruction du village basque de Guernica par la légion Condor allemande (ainsi que 13 avions de l’Italie fasciste) en appui de la tentative du premier putsch militaire de Franco.

Peint sous le coup de l’effroi, le célèbre tableau de Picasso sera d’ailleurs exposé à partir de l’été dans le pavillon de la République espagnole et quand un notable nazi allemand lui demandera si c’est lui l’auteur de cette « œuvre » Picasso répondra un laconique et froid « non, c’est vous ! ».

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D’ailleurs, à suivre les péripéties de la construction du monumental pavillon allemand et de la « brasserie » colonaise, on est de nouveau effarée par l’habileté manipulatoire des éminents du Reich nazis ainsi que de leurs sbires colonais. Et de l’aveuglement et complaisance des autorités françaises.

Conçue par Albert Speer*[1], l’architecte en chef d’Hitler, la « Maison allemande », devait certes dès l’origine faire face au pavillon soviétique, mais, suivant les conditions établies par le commissaire de l’exposition, être naturellement et pour des raisons d’ordre esthétique, de la même hauteur. Au cours des négociations cependant, Speer, aidé d’Otto Abetz, le futur machiavélique Ambassadeur allemand à Paris pendant l’occupation et président de la Société franco-allemande, réussiront toujours plus à imposer leurs vues et au final, la tour du bâtiment, haute de 54 mètres, sera un quart plus grande que l’ouvrage russe. L’aigle allemand et la croix gammée surplombant alors pour l’écraser, la sculpture monumentale de l’artiste russe Vera Muchina, qui représentait elle, comme il se doit, un ouvrier et une kolkhozienne brandissant marteau et faucille à l’encontre de l’impérialisme germanique.

Pire, alors qu’en plein Front Populaire, la construction de tous les autres pavillons tarde, grèves et revendications des ouvriers obligent, les édifices russe et allemand, eux, sont prêts quasi en temps et en heure grâce à l’armée des travailleurs nationaux qu’ils emploient directement. A l’ouverture, chacun rivalise en matière de propagande cinématographique, les nazis projettant « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, et ils reçoivent tous deux la médaille d’or de l’exposition (!), cette dernière payant même une partie de la « Maison allemande », considérant le zèle germanique comme la meilleure preuve des intentions pacifistes d’Hitler à l’égard de l’hexagone.

Celui-ci ne viendra cependant pas inaugurer son pavillon dont on dit que l’intérieur est un « rêve de kitsch », « son salon ». Il ne veut en aucun cas rencontrer Léon Blum, socialiste ET juif, démissionnaire un mois plus tard quoi qu’il en soit, ni signer avec la France un éventuel traité commercial qui ne verra d’ailleurs jamais le jour tant il déteste la France justement et ne voit en elle, qu’un futur réservoir de matières premières et d’hommes, pour son grand dessein européen.

« Une petite terrasse flottante qui devra servir de lieu de repos et de délassement »

Si cet affrontement des deux géants aux pieds même du Palais de Chaillot, construit, comme celui de Tokio et l’actuel Musée d’Art moderne de la ville de Paris**[2] pour l’exposition reste emblématique, moins connue est donc l’existence de notre petite brasserie colonaise !!!!

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Pourtant, quand on connait la ville, son histoire et son sens des affaires, finalement, cela n’a rien d’étonnant.

A l’origine du pavillon flottant colonais, aux pieds même du pont d’Iéna et de la Maison allemande, apparemment une invitation parisienne, mais cela n’est pas sûr non plus.

Toujours est-il qu’un certain Karl Georg Schmidt, membre du NSDAP, Maire de Cologne de l’époque et de fait successeur de Konrad Adenauer mis à pied (comme beaucoup d’autres) par les nazis dès mars 1933, s’empressa de prendre la main qu’on lui tendait.

A cela, des raisons politiques toujours, mais aussi commerciales naturellement.

Les liens de Cologne avec la France sont anciens en effet. Sans remonter à des temps antédiluviens, il suffit de rappeler que Cologne la catholique accueillit favorablement la Révolution de 1789 qui la transforma profondément, fut française sous Napoléon entre 1801 et 1814, et tentée, après la première guerre mondiale, de devenir soit la capitale d’un état séparatiste Rhénan (version extrême) contre la Prusse protestante trop dominante et centralisatrice, soit celle d’un Land autonome mais dans le cadre d’un Etat fédéral cette fois (version Adenauer).

« Tête de pont » vers la France, Cologne l’a donc toujours été, et en vertu de cette histoire commune, les nazis ne se privèrent pas de réactiver l’argument dans leur stratégie de séduction et d’endormissement des autorités et de l’opinion publique française.

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Dans ce contexte, Cologne, ville commerçante et de foire, ménageait naturellement aussi ses intérêts économiques et attendait de sa participation à l’exposition universelle parisienne des retombées évidentes.

Décidé un mois à peine avant l’ouverture de l’exposition parisienne, le pavillon colonais est conçu par l’architecte Op Gen Oorth et construit, en bois, en moins de deux mois. Pour le financer, on trouve une solution « magouillarde » bien de Cologne, vendant de force 28 Ford fabriquées sur la rive droite du Rhin à Renault, histoire d’avoir des devises.

Le pavillon, trés réussi et élégant, se compose d’une nef principal perpendiculaire à la Seine et qui accueille, autour d’un escalier central, élément unique du dispositif, des espaces d’exposition de la culture et des arts de la cité rhénane. Le long de la Seine, une terrasse flottante de quarante mètres donc, longée par des vitrines faisant la promotion des entreprises colonaises (Farina, la vraie eau de Cologne, 4771, un ersatz, Stollwerk etc…) et pouvant accueillir jusqu’à près de soixante convives…

Du moins, c’est ce que les organisateurs français avaient prévu. Las, malgré de multiples interventions de la police parisienne qui à chaque fois releva les défauts en matière d’hygiène et de sécurité, faute d’avoir envoyé leurs rapports au bon architecte et à la bonne adresse (l’habituel laissez faire français!), au final, ce ne sont pas moins de deux cents personnes qui prirent régulièrement le soleil en face de la Tour Eiffel.

Avec à la carte, la meilleure des Pils allemande (de Bitburg), des « Kaffee und Kuchen », des vins du Rhin et de la Moselle, le tout servi par l’équipe de l’hôtel Excelsior venue direct d’en face la Cathédrale de Cologne.

Le bonheur sur terre en somme.

Attention cependant. Tout le monde n’était pas « persona grata ». A commencer par les nombreux intellectuels antinazis – dont Heinrich Mann, le frère de Thomas par exemple – réfugiés à Paris depuis le début des années trente.

Au contraire. Et c’est avec empressement que les autorités françaises assurèrent à celles allemandes qu’elles pouvaient compter sur elles. Pour se faire, le pavillon colonais fut rattaché contractuellement à la Maison allemande de Speer, dont les entrées, elles, étaient bien contrôlées. Par les Nazis, immunité diplomatique oblige.

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[1] Après la guerre, Albert Speer, alors qu’il a été notamment aussi responsable des armements et de la logistique du Reich nazi et qu’il présida au choix du site du camp d’extermination du Struthof en Alsace du fait de la présence de granit rose, affirmera naturellement ne rien avoir su de la solution finale. Après quelques années de prison, il sera libéré.

[2] Où l’on peut admirer notamment La fée électricité de Raoul Dufy, conçue pour le hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, édifié pour l’exposition de 1937 par Robert Mallet-Stevens sur le Champ-de-Mars.